Lettre de Gérard de Nerval à son père

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Je ne puis dire que ma raison ait été sérieusement attaquée.

L’immense poète Gérard de Nerval (22 mai 1808 – 26 janvier 1855) incarne les affres et la grandeur du romantisme, bercé d’insuccès, de coups de génie et de crises de démence si violentes que son entourage l’a fait interner à plusieurs reprises. En 1853, suite à diverses crises de troubles nerveux, survenues pour la deuxième fois, le poète est admis dans une maison de santé de Montmartre. Cette lettre adressée à son père fut écrite à cette époque, deux ans avant sa mort, et révèle les troubles qui habitaient alors le poète.

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Ce 21 octobre 1853

Mon cher papa,

Tu n’as pas répondu à ma dernière lettre datée de Passy, mais on m’a dit que tu avais envoyé Évariste et que l’on te tenait au courant de l’état de ma santé. Tu sais alors que je vais très bien depuis quatre ou cinq jours après une rechute assez grave à ce qu’on dit, et dont M. Émile Blanche m’a tiré. Je n’ai point souffert du reste et je ne puis dire que ma raison ait été sérieusement attaquée. Il y avait seulement une forte agitation due en partie à la contrariété d’être soumis à un régime sévère, en partie aussi à l’effet nerveux que produisait en moi le voisinage des autres malades. Je crains que ceux de mes amis qui ont été admis à me voir (deux seulement, Eugène Stadler et Georges Bell, que tu as vus avec moi) ne se soient trop inquiétés d’une irritation qui ne tenait qu’à la crainte de ne pouvoir faire mes affaires et répondre à mes engagements. On m’a pleinement rassuré là-dessus, et M. Blanche a eu la bonté de faire faire mon déménagement ; on a meublé avec une partie de mes meubles et tableaux une jolie chambre donnant sur un jardin dominé par les maisons de Passy.

Nous avons la jouissance d’un jardin et du parc deux fois par jour ; enfin je suis d’une santé ridicule, si bien que je suis forcé de sauter toute la journée et de faire des exercices gymnastiques pour me calmer un peu. Je suis comme un enfant, je chante et je ris à tout propos, ce qui étonne un peu les gens qui ne savent pas que cela est dans mes habitudes, du moins lorsque je n’ai pas d’inquiétudes graves. C’est toi, avant tout, que je voudrais voir, car bien souvent je ne chante et ne ris que pour m’étourdir, et ne pas penser aux absents chéris, ni aux présents, qui sont des pauvres diables plus malades que moi, convalescent. J’avouerai, à la honte de l’art d’Hippocrate, que l’on ne comprend pas assez que le voisinage des malades rend malade surtout dans les affections mentales ou nerveuses. […]

Je ne puis persuader à personne ici que je suis un peu médecin, ayant suivi deux ans les cours de l’École et la clinique de l’Hôtel-Dieu. On ne veut pas croire que j’ai soigné des malades pendant le choléra et que j’ai fait alors une centaine de visites avec ou sans toi. On n’en douterait pas si je m’étais cru assez utile alors pour demander la médaille. Mais je ne voudrais constater qu’une chose, c’est que, joignant à d’imparfaites études médicales l’observation philosophique et l’expérience, ayant traversé des villes pestiférées comme Damiette et Mansourah, sans la moindre crainte, ayant lutté à coups de chaise contre un terre-neuve, devenu enragé depuis, et qui avait cruellement déchiré un de mes amis, j’ai quelque droit à donner mon opinion et à me dire hakim. Comme je ne mens jamais, ou du moins comme je ne mens plus, je deviens un peu comme Cassandre, ce qui me rappelle deux vers de ce bon Lingay, l’ancien secrétaire de M. Guizot :

Près de chaque ministre où j’ai daigné descendre,
J’étais une Cassandre, à côté d’un Cassandre.

Enfin, espérons qu’Esculape nous sauvera d’Hippocrate ou sans quoi je me range du parti de Molière et de Jean-Jacques, fût-ce contre toi-même, qui serais bien fâché de m’en vouloir et qui te traites sans drogues, ni prescriptions magistrales de façon à vivre, dieu merci ! les six vingt ans accordés par l’Écriture à la race adamique. […]

Je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton fils,

nerval

( Gérard de Nerval, Dernières lettres à son père et au docteur Blanche, L'Insulaire, 2006 ) - (Source image : Photography of Gérard de Nerval by Félix Nadar, Unknown date © Wikimedia Commons)
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