Lettre de Gérard de Nerval à son père

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Je n’ai jamais douté que tu ne fusses toujours disposé à me venir en aide.

Gérard de Nerval est le fils unique d’Étienne Labrunie, un médecin qui a toujours rêvé de voir son fils suivre sa voie. En 1833, le fils qui avait tenté de marcher dans les pas de son père se décide finalement à écouter son cœur et abandonne l’École de Médecine — une rupture qui sera vécue comme une trahison par son père, qui restera malgré tout la seule personne à qui Gérard de Nerval écrira régulièrement tout au long de sa vie. Cet amour filial sera toujours contrarié par un père distant qui lui répond fort peu, ce qui le fera énormément souffrir. Dans cette lettre, Nerval exprime tout le besoin qu’il a d’être reconnu par son père pour ce qu’il est : un homme de lettres et un poète.

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26 novembre 1939

Les jeunes gens qu’une malheureuse ou heureuse vocation pousse dans les arts ont, en vérité, beaucoup plus de peine que les autres, par l’éternelle méfiance qu’on a d’eux. Qu’un jeune homme adopte le commerce ou l’industrie, on fait pour lui tous les sacrifices possibles ; on lui donne tous les moyens de réussir et, s’il ne réussit pas, on le plaint et on l’aide encore. L’avocat, le médecin peuvent être fort longtemps médecin sans malades ou avocat sans causes, qu’importe, leurs parents s’ôtent le pain de la bouche pour le leur donner. Mais l’homme de lettres, lui, quoi qu’il fasse, si haut qu’il aille, si patient que soit son labeur, on ne songe pas même qu’il a besoin d’être soutenu aussi dans le sens de sa vocation et que son état, peut-être aussi bon matériellement que les autres – du moins de notre temps – doit avoir au moins des commencements aussi rudes. Je comprends tout ce qu’il peut y avoir de déceptions, de craintes et peut-être de tendresse froissée dans le cœur d’un père ou d’une mère ; mais, hélas, l’histoire éternelle de ces sortes de situations, consignées dans toutes les biographies possibles, ne devrait-elle pas montrer qu’il existe dans ces sortes de cas une destinée qui ne peut être vaincue ? Il faudrait donc, après une épreuve suffisante, après la conviction acquise d’une capa- cité suffisante, en prendre son parti des deux parts et rentrer dans les relations habituelles, dans la confiante et sympathique amitié qui règnent d’ordinaire entre pères et enfants déjà avancés dans la vie.

Pardon si, pour te dire ces choses, que, du reste, tu as certainement souvent pensées, je choisis une occasion, après tout, d’une médiocre importance, puisqu’une impossibilité ou un refus de ta part ne nuirait qu’accessoirement à ma position ; mais, dans un si grand isolement que celui qui existe à l’étranger, on est porté toujours à jeter sur sa vie un regard d’ensemble et à soulever de grandes réflexions à propos de tout. Je n’ai jamais douté que tu ne fusses toujours disposé à me venir en aide dans un moment important et surtout lorsqu’il ne s’agit ni de folie ni d’imprudence, mais seulement d’un de ces cas où, pour agir, il faut des moyens. Si, depuis quatre ans, je n’avais su que tu avais besoin de ne faire aucune dépense excessive, certainement il y aurait eu des instants où une aide très légère m’aurait fait gagner beaucoup de temps et conduit même à gagner beaucoup d’argent. Le travail littéraire se compose de deux choses : cette besogne des journaux qui fait vivre fort bien et qui donne une position fixe à tous ceux qui la suivent assidûment, mais qui ne conduit malheureusement ni plus haut ni plus loin. Puis le travail des livres, du théâtre, l’étude de la poétique, choses lentes, difficiles, qui ont besoin toujours de travaux préliminaires fort longs et de certaines époques de recueillement et de travail sans fruit ; mais aussi, là est l’avenir, l’agrandissement, la vieillesse heureuse et honorée.

Les hommes de let[tres] qui, comme Lamartine, Chateaubriant [sic], Devigny [sic], Casimir Lavigne [sic], Hugo, avaient des rentes, une fortune, enfin la vie assurée d’autre part, sont ceux qui sont arrivés le plus loin et même qui ont gagné le plus d’argent, parce qu’ils en avaient déjà et qu’ils n’étaient pas contraints à détourner toute leur force sur un travail stérile comme celui des romans et des journaux, et toutefois séduisant par sa facilité.

C’est un bien grand malheur pour moi que je n’aie pas eu, il y a sept ans, lorsque j’avais une somme assez forte, quoique insuffisante à me faire vivre comme revenus, que je n’aie pas eu, dis-je, la maturité d’esprit qui me permet de faire aujourd’hui quelques œuvres un peu remarquées ! Mais alors je n’ai pas eu confiance en moi- même ; j’ai tenté une spéculation de librairie, espérant que son succès me donnerait du moins de quoi faire plus tard de la littérature, sans crainte de manquer de pain.

Enfin, puisqu’il s’agit là d’un mal qui peut se réparer, j’ai maintenant toute confiance, puisque je ne puis plus, pour ainsi dire, douter de mon avenir. Si je suis obligé de cacher à force de travail, aujourd’hui, l’inaptitude qui me reste encore pour certaines occupations sérieuses où je me vois appelé ou les lacunes qui subsistent encore dans mes connaissances spéciales, du moins je suis sur une route, tracée et j’ai désormais un but assuré devant. […]

robert

( Lettres à mon père, Collection Mots Intimes, Le Robert, 2015 ) - (Source image : Gérard de Nerval, photo de Félix Nadar, vers 1854, © Wikimedia Commons / Bis / Ph.Coll.Archives Larbor)
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