Lettre de Gilles Deleuze à propos de Félix Guattari

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Selon moi, Félix avait de véritables éclairs, et moi, j'étais une sorte de paratonnerre.

Gilles Deleuze, né le 18 janvier 1925 et mort le 4 novembre 1995, a été un philosophe marquant du XXe siècle. Historien de la philosophie, on lui doit notamment le concept de « déterritorialisation », ainsi que de nombreux ouvrages théoriques tant sur des auteurs tels que Nietzsche, Spinoza ou Proust, mais aussi sur des domaines comme la peinture, le cinéma, ainsi que la psychanalyse. Son influence indéniable s’est étendue à ses collaborations, dont la plus fameuse reste celle avec Félix Guattari, philosophe et psychanalyste, avec qui il écrivit L’Anti-Oedipe et Mille Plateaux. Dans cette lettre, il revient sur cette écriture à quatre mains, mais surtout sur la naissance d’une amitié entre ces deux grands intellectuels français.

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25 juillet 1984

Cher Kuniichi Uno,

Tu me demandes comment, Félix Guattari et moi, nous nous sommes rencontrés et comment nous avons travaillé ensemble. Je ne peux te donner que mon point de vue, celui de Félix serait peut-être différent. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas de recette ou de formule générale pour travailler ensemble.

C’était juste après 1968 en France. Nous ne nous connaissions pas mais un ami commun voulait que nous nous connaissions. Pourtant, à première vue, nous n’avions rien pour nous entendre. Félix a toujours eu beaucoup de dimensions, beaucoup d’activités, psychiatriques, politiques, travail de groupe. C’est un « étoile » de groupe. Ou plutôt il faudrait le comparer à une mer : toujours mobile en apparence, avec des éclats de lumière tout le temps. Il peut sauter d’une activité à une autre, il dort peu, il voyage, il n’arrête pas. Il ne cesse pas. Il a des vitesses extraordinaires. Moi, je serais plutôt comme une colline : je bouge très peu, suis incapable de mener deux entreprises, mes idées sont des idées fixes, et les rares mouvements que j’ai sont intérieurs. J’aime écrire seul, mais je n’aime pas beaucoup parler, sauf dans les cours, quand la parole est soumise à autre chose. A nous deux, Félix et moi, nous aurions fait un bon lutteur japonais.

Seulement, si l’on regarde Félix de plus près, on s’aperçoit qu’il est très seul. Entre deux activités, ou au milieu de beaucoup de gens, il peut plonger dans une grande solitude. Il disparaît, pour jouer du piano, pour lire, pour écrire. J’ai rarement rencontré un homme qui soit aussi créateur, et qui produise autant d’idées. Et ses idées, il ne cesse de les modifier, de les retourner, de changer leurs figures. Aussi est-il tout à fait capable de s’en désintéresser, et même de les oublier, pour mieux les remanier, les redistribuer. Ses idées sont des dessins, ou même des diagrammes. Moi ce qui m’intéresse, ce sont les concepts. Il me semble que les concepts ont une existence propre, ils sont animés, ce sont des créatures invisibles. Mais justement ils ont besoin d’être créés. La philosophie me semble être un art de création, autant que le peinture et la musique : elle crée des concepts. Ce ne sont pas des généralités, ni même des vérités. C’est plutôt de l’ordre du Singulier, de l’Important, du Nouveau. Les concepts sont inséparables des affects, c’est-à-dire des effets puissants qu’ils ont sur notre vie, et des percepts, c’est-à-dire de nouvelles manières de voir ou de percevoir qu’ils nous inspirent.

Entre les diagrammes de Félix et mes concepts articulés, nous avons eu envie de travailler ensemble, mais nous ne savions pas bien comment. Nous lisions beaucoup, en ethnologie, en économie, en linguistique. C’étaient des matériaux, j’étais fasciné par ce que Félix en tirait, et lui, intéressé par les injections de philosophie que j’essayais d’y faire. Assez vite, pour L’Anti-Oedipe, nous savions ce que nous voulions dire : une nouvelle présentation de l’inconscient comme machine, comme usine, une nouvelle conception du délire indexé sur le monde historique, politique et social. Mais comment faire ? nous avons commencé par de longues lettres en désordre, interminables. Puis des réunions à deux, de plusieurs jours ou plusieurs semaines. Comprends-tu cela, à la fois c’était un travail très fatigant, et nous riions tout le temps. Et chacun de son côté, nous développions tel ou tel point, dans des directions différentes, nous mélangions les écritures, nous avons créé des mots chaque fois que nous en avions besoin. Le livre, parfois, prenait une forte cohérence qui ne s’expliquait plus ni par l’un ni par l’autre.

C’est que nos différences nous desservaient, mais nous servaient encore plus. Nous n’avons jamais eu le même rythme. Félix me reprochait de ne pas réagir aux lettres qu’il m’envoyait : c’est que je n’étais pas en mesure, sur le moment. Je n’étais pas capable de m’en servir que plus tard, un ou deux mois après, quand Félix était passé ailleurs. Et dans nos réunions, nous ne parlions jamais ensemble : l’un parlait, et l’autre écoutait. Je ne lâchais pas Félix, même quand il en avait assez, mais Félix me poursuivait, même quand je n’en pouvais plus. Peu à peu, un concept prenait une existence autonome, que nous continuions parfois çà comprendre de manière différente (par exemple nous n’avons jamais compris de la même façon le « corps sans organes »). Jamais le travail à deux n’a été une uniformisation, mais plutôt une prolifération, une accumulation de bifurcations, un rhizome. Je pourrais dire à qui revient l’origine de tel ou tel thème, de telle ou telle notion : selon moi, Félix avait de véritables éclairs, et moi, j’étais une sorte de paratonnerre, j’enfouissais dans la terre, pour que ça renaisse autrement, mais Félix reprenait, etc., et ainsi nous avancions.

Pour Mille Plateaux, ce fut encore différent. La composition de ce livre est beaucoup plus complexe, les domaines traités, beaucoup plus variés, mais nous avions acquis de telles habitudes que l’un pouvait deviner où l’autre allait. Nos conversations comportaient des ellipses de plus en plus nombreuses, et nous pouvions établir toutes sortes de résonances, non plus entre nous, mais entre les domaines que nous traversions. Les meilleurs moments de ce livre, quand nous le faisions, ce fut : la ritournelle et la musique ; la machine de guerre et les nomades ; le devenir-animal. Là, sous l’impulsion de Félix, j’avais l’impression de territoires inconnus où vivaient d’étranges concepts. C’est un livre qui m’a rendu heureux, et que, pour mon compte, je n’arrive pas à épuiser. N’y vois aucune vanité, je parle pour moi, pas pour le lecteur. Ensuite, Félix et moi, il a bien fallu que chacun de nous retravaille de son côté, pour reprendre son souffle. Mais je suis persuadé d’une chose, nous allons de nouveau travailler ensemble.

Voilà, cher Uno, j’espère avoir répondu à une partie de tes questions. Bien à toi.

( Deux Régimes de Fous, Gilles Deleuze, Editions de Minuit, 2003 ; Image : © D.R. )
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