Lettre de Gilles Jacob à Juliette Binoche

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Je suis sûr que, comme toute grande comédienne, vous sentez venir le moment où vous allez être submergée par l'émotion. Que faites-vous pour la contrôler ?

Gilbert Jacob, dit Gilles Jacob, né le 22 juin 1930, est une personnalité incontournable du cinéma français : critique, essayiste et réalisateur et surtout directeur du festival de Cannes de 2001 à 2014. Très proche de l’actrice Juliette Binoche, qu’il considère comme sa muse, il lui adresse cette lettre insolite, témoignage de sa passion pour son art, de son amitié et de son admiration.

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2 octobre 2009

Ma chère Juliette,

La bonne lettre que vous m’avez écrite l’autre jour me fait l’effet d’un journal, presque un journal intime. Vous devriez en tenir un, mais peut-être le faites-vous déjà. Si oui, je devine avec quelle jubilation, quelle malicieuse ironie, quel regard tendre et perçant sur votre entourage, votre nouveau quartier, vos occupations. Avec quelle gourmandise aussi sur la vie comme elle vient. Bien sûr, cela prend du temps de tenir un journal, même si ce n’est pas tous les jours ; du temps prélevé sur le sommeil ou sur celui consacré aux enfants. Il faut aussi pouvoir s’isoler, rédiger vite, passer d’un sujet à l’autre, avec cet à propos, ce regard sur soi, cet enjouement qui vous vont si bien. Et aussi, ce que je ressens si fort chez vous, cette façon d’avoir les pieds sur terre, même quand la danse vous permet d’échapper à son attraction… Enfin, une absolue disponibilité pour tout ce qui peut se présenter d’inattendu, pour l’Aventure.

La correspondance, c’est encore plus délicat. Parce que ça se joue à deux ! Elle nécessite une tournure d’esprit qui prédispose à séduire sans y penser ou, sans parler de séduction, une proximité avec son interlocuteur et une confiance réciproque qui vous assurent, quoi qu’on dise, quoi qu’on écrive, qu’il ne se vexera pas et qu’il gardera pour lui les confidences.
La confidence porte à la confidence. A mon tour de m’y coller.

J’ai passé, vous le savez, la plus grande partie de ma vie dans des bureaux et des salles de projection, pour faire vivre ma famille, pour aider le cinéma. Pour m’amuser aussi ! A présent que j’ai transmis le flambeau, j’en profite pour basculer vers un travail de création: bouquins, films, photos… Je vous parais peut-être boulimique mais j’ai beaucoup à rattraper. Cela fait vivre des expériences bien étranges, je vous assure.

Comme hier où j’étais le premier spectateur d’un film sur… moi !

J’ai visionné la deuxième mouture du film de Serge Le Péron sur mon itinéraire personnel, documentaire qui s’intitule, ne riez pas, L’Arpenteur de la Croisette. J’aimerais bien vous le montrer. Il faut suivre « l’arpenteur » une heure huit durant. Pour moi, une heure huit d’angoisse, mais au fur et à mesure que le temps s’écoulait je me suis détendu. En regardant le film de sa vie, on a l’impression de converser avec soi-même. De se tenir compagnie. On a beau savoir qu’on est à l’origine du projet, qu’on a ouvert sa mémoire et ses boîtes à trésors, on est surpris de l’individu qui prend corps sous vos yeux, pas tout à  fait vous ni tout à fait un autre. On a la sensation enivrante d’avoir pénétré dans un roman et d’y devenir l’un des personnages. A la fin, qui évoque en photos mon frère, ma mère, mon père, une grande partie de ma famille aujourd’hui disparue, j’ai craqué. Dites-moi une chose: je suis sûr que, comme toute grande comédienne, vous sentez venir le moment où vous allez être submergée par l’émotion. Que faites-vous pour la contrôler ? Moi qui, d’ordinaire, sais protéger mes sentiments, j’ai tenté de maîtriser la montée des eaux: en vain. Comme je ne voulais pas qu’on me voie pleurer, j’ai regardé par terre: je serais donc bien en peine de vous décrire la fin du film. Ce n’est pas par surprise (je connais bien ces photos), ni par sentimentalisme. En fait, il était important pour moi de faire revivre ma famille, je leur devais bien ça, ce sont donc des larmes d’émotion, des larmes de joie. Provoquées par la sensation qu’ils n’auront pas totalement disparu. Il y a tant d’individus à la vie obscure mais magnifique, qui ont apporté leur petite pierre dans n’importe quel domaine ou simplement accompli leur travail de petite fourmi de la cellule familiale et qui ne figurent plus nulle part, si ce n’est par un nom à moitié effacé sur une stèle de cimetière. Qu’il est doux d’avoir évité aux miens cet oubli éternel, même si les films meurent aussi.

En tout cas, l’émotion était intense et, comme il fallait que je donne mon avis aussitôt, j’ai eu un peu de mal. D’autant que le premier montage n’était pas encore un film, il manquait des aspects essentiels, en particulier la littérature, puisque littérature et cinéma ont toujours été mes deux amours sans que j’aie jamais pu décider lequel je préférais. L’auteur a retourné une scène depuis et les livres font désormais partie du paysage. L’Arpenteur est devenu un vrai film, et non plus une longue interview – certaines de mes apparitions ayant été, à l’image, remplacées par des moments de cinéma.

J’ai sans doute aussi pleuré parce que le temps passé ne reviendra plus. Lorsque, malgré les drames et les ratages, on a été gâté à ce point par la vie, qu’on a participé à des expériences passionnantes, qu’on a croisé, aimé, aidé à s’épanouir des artistes exceptionnels, on mesure ce qu’on laisse derrière soi à la vision d’un document qui couvre trois décennies. On ne le ressent pas dans la vie de tous les jours, il faut un bilan, un regard en arrière pour que l’étendue du chemin parcouru donne soudain le vertige. Les jours où on se sent vieux, fatigué, diminué, on peut se réfugier dans un passé qui s’enjolive tout seul, mais on ne remue que des choses figées, des feuilles mortes, Alors qu’en période créative, cette récolte sort d’un grenier dans lequel ce mélange instable devient matière vivante. C’est ce que j’éprouve aujourd’hui en travaillant d’arrache-pied et en ravivant une curiosité, une juvénilité où je puise mon énergie.

A l’ouverture du film, il y avait un joli passage où ma femme, dans mon bureau à Cannes, m’aidait à nouer mon nœud papillon juste avant une séance du soir. Puis c’était l’heure d’aller sur les marches, je rassemblais en hâte les objets qui encombrent mes poches, je disais paf ! et je m’esquivais à grandes enjambées. Ça lançait le film dans une gaieté familière. Le problème, c’est qu’elle ne veut pas apparaître publiquement. J’ai toujours respecté cette décision. Est-une une fuite, une volonté de ne laisser aucune trace, une délicatesse de sentiments qui l’incite à vivre sur la pointe des pieds ? Elle a toujours senti qu’il était vital pour elle de sauvegarder son pré carré. Peut-être cet effacement est-il aussi une façon paradoxale de dire: Et moi ! J’arrête sur ce chapitre: je lui ai promis de ne pas franchir la ligne jaune de la sphère intime. Du coup, Serge a déplacé la séquence.

Et je ne vous parle pas aujourd’hui de mes autres dadas, les photos, mon film sur les actrices, donc plusieurs chantiers en même temps. Comme experte, je vous pose la question: vous croyez, vous aussi, qu’une vie trop intense étouffe l’imaginaire ? Est-ce que trop d’imagination nous empêcherait de vivre ?

Voilà des sujets bien sérieux, ma Juliette, alors que je m’étais promis de vous faire sourire. Ce sera pour demain si vous le permettez. Je me posterai au marché Poncelet, derrière le banc du marchand de poissons, et je crierai: « Elle est fraîche ma marée », histoire de voir si, en faisant vos courses, vous reconnaissez mon accent marseillais d’occasion !

Moi je sais que je vous reconnaîtrai – et doublement même ! – parce que figurez-vous que tout à l’heure je vous ai vue au journal de France 3: les spectateurs ont dû se demander qui était cette femme battue qui arborait un coquard. – « Elle ressemble à… mais oui, c’est elle ! »

Moi, je le savais: vous m’aviez prévenu que vous étiez entrée en collision avec votre danseur sur la scène new-yorkaise. En tout cas, vous avez bien fait de ne pas mettre de lunettes noires, ce n’est pas votre genre de vous planquer… Dans la rue, j’imagine l’étonnement: « Elle s’est pris une porte, la petite Binoche, ça n’empêche qu’avec ou sans oeil au beurre noir, elle est adorable. »

Vous voudriez savoir si je pense la même chose, intimidante Juliette ? Eh bien, comme dans la scène fameuse de Madame de, je ne vous le dirai pas ! Je ne vous le dirai pas !

Je ne vous le dirai pas !

Prenez bien soin de vous.a

( Gilles Jacob, "Le Fantôme du capitaine", Editions Robert Laffont )
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Un commentaire

  1. Blandine Duclos

    Splendide et sensible hommage à la très lumineuse actrice Juliette Binoche, par Gilles Jacob.
    Une ode à la vie, douceur, simplicité, mise à nu d’âmes amoureuses du cinéma, déchirant le voile qui trouble la vision de ces êtres , scintillants au firmament de nos écrans, subitement révélés pa la touchante humilité et précieuse humanité de leur sentiments.
    Une correspondance , troublante comme un poème d’amour, vibre et nous atteint en plein coeur, nous unit dans cette illusoire éternité.
    Blandine Duclos.

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