Lettre de Gotlib à René Goscinny

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Vous ne castrez pas les gens qui travaillent pour vous et c'est là votre petite faille.

Le dessinateur Marcel Gotlib, disparu le 4 décembre 2016, a marqué plusieurs générations de lecteurs et d’artistes. Armé d’un humour noir volontiers absurde, de planches sans décor mais pleines de détails, et d’un sens de l’auto-dérision sans limites, il a pris part aux plus belles pages de Pilote et Fluide Glacial. Sa galerie de personnages inoubliables se déploie aussi dans Gai-Luron, Superdupont ou Pervers Pépère, entre autres exemples.
Gotlib rejoint René Goscinny à Pilote en 1965 : ils y créent ensemble les Dingodossiers. Mais en 1972, le dessinateur lance avec Claire Brétécher et Nikita Mandryka, eux aussi auteurs issus de Pilote, la revue de bande dessinée L’Écho des savanes, qui paraît tous les trois mois jusqu’en 1982. Dans cette lettre envoyée au papa d’Astérix à l’occasion du premier numéro de L’Écho, Golib exprime une gratitude profonde à l’égard de celui qui a lancé sa carrière… sans se départir du ton qui fait de lui, pour toujours, le « Rex Deconnum ».

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[mai 1972]

Voici notre torchon trimestriel.
Méprisez-moi.

Mais je peux vous dire que tout ça est de votre faute. Vous avez toujours été un mauvais directeur de journal.

Si vous aviez été un bon directeur, vous m’auriez emmerdé dès le premier écart à la petite coccinelle.
Si vous aviez été un bon directeur, vous m’auriez fait il y a longtemps ce geste [dessin d’un personnage levant le bras en signe de ras-le-bol et faisant « pfft ! »] et je n’en serais pas arrivé là.
Si vous aviez été un bon directeur, vous ne m’auriez jamais dit « Allez-y Gotlib, faites ce que vous avez envie de faire » et je n’en serais pas arrivé là.
Si vous aviez été un bon directeur, vous n’auriez pas accepté tout de moi les yeux fermés, même lorsque d’aventure vous n’étiez pas tout à fait d’accord et que sans un mot de votre part je le sentais. Et je n’en serais pas arrivé là.
Si vous aviez été un bon directeur, vous auriez évité d’être « trop bon » pour moi. Comme des personnes sûres d’elles n’ont pas manqué de vous le faire remarquer.
Et je n’en serai pas arrivé là.
Je livrerais toujours avec la même ponctualité mes coccinelles hebdomadaires. Je serai sans problèmes. Comme tous les gens normaux.

Mais voilà, vous êtes un mauvais directeur de journal. Vous ne castrez pas les gens qui travaillent pour vous et c’est là votre petite faille, croyez-en ma vieille expérience.

Vous m’avez poussé à faire des choses ordurières et je vous déteste.

___

Vous êtes le meilleur directeur du journal qui soit et j’ai infiniment de gratitude, de reconnaissance et d’amitié pour vous, même si je me fais taper sur les doigts pour l’Écho. Et je suis infiniment emmerdé de ne plus vous satisfaire et de vous donner l’impression de vous trahir.

Je vous adresse toute mon affection,

Gotlib

( Archives d'Anne Goscinny ) - (Source image : Marcel Gotlib lors de la présentation de la B.D. Clopinettes, 2 juillet 2011, à la FNAC Montparnasse (Paris) / GNU GPL)
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