Lettre de Gérard de Nerval à Théophile Gautier

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Je pense bien souvent à toi ; je rêve de toi.

Gérard Labrunie (22 mai 1808 – 26 janvier 1855), dit Gérard de Nerval, écrivain et poète français, est l’une des figures majeures du romantisme français du XIXe siècle. C’est au lycée Charlemagne, en 1822, que l’homme de lettres rencontre celui qui l’initie à la littérature allemande, Théophile Gautier. De cette rencontre naît, outre une relation de maître à disciple, une véritable amitié. En voyage au Caire, l’auteur de Sylvie écrit à son vieil ami pour lui faire part de son émerveillement face à la culture égyptienne. Au travers de ses mots tendres, il prouve toute l’affection qu’il lui porte. Retour épistolaire sur une forte amitié qui naquit à cet endroit même.

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2 mai 1843

Mon pauvre chat, c’est bien au Caire que je suis, au grand Caire et non ailleurs, près du Nil et des pyramides. Hé bien ce n’est pas mal, mais le lieu n’a point de charmes inépuisables et voilà pour le moins deux mois que tu me manques essentiellement.

Depuis le départ du consul, j’ai cessé de voir La Presse, où tu me parlais un peu, bien, bien peu soi-même ; puis je n’ai reçu aucune lettre ; je compte en trouver à Beyrouth. Il est vrai qu’ici il faut en écrire trois pour qu’une arrive ; ce doit être la même chose réciproquement. Je voudrais tâcher de ne pas te décrire le pays, comme tu dois y venir, et en parler probablement beaucoup plus que moi, il importe que tu n’en aies pas d’avance des idées trop vraies.

La ville des Mille et Une Nuits est un peu dégradée, un peu poudreuse, pourtant il y a encore quelque chose à en faire ; ce qui est triste, c’est la pauvreté de la population. Tu as bien fait de mettre Le Caire en ballet avant de le voir.

Il faut prendre l’époque des mamelouks plutôt que l’époque actuelle, à moins de jeter parmi les comparses de l’Opéra des Anglais en caoutchoucs, avec des chapeaux de coton piqué et des voiles verts, des Français étonnants portant fièrement et en guenilles les modes de 1816, des Turcs ridicules sous l’uniforme de Stamboul, etc. […]

Je voudrais te peindre un kiosque qui est à Rodda mais je ne peux pas ; c’est un escalier de terrasses avec des berceaux de verdure se surmontant par étages, jusqu’au pavillon placé en haut, à peu près comme à l’Isola Bella du lac Majeur mais plus léger, puis force cyprès d’un effet triste et charmant avec des colombes qui se perchent sur la pointe. Mais ce qui est merveilleux et que je puis encore moins rendre ce sont des plates-bandes formant des dessins de tapis, de fleurs, des dessins en tamarins très hauts. Cela a quelque chose de funèbre où l’on sent que les femmes doivent se promener au clair de lune, autour des bassins. Il y a des bosquets de jasmins ou de myrtes taillés ainsi et circulaires, des citronniers taillés uniformément en quenouille, des orangers chargés de fruits, mais non taillés — de grandes galeries peintes formant volières, un pavillon de marbre à colonnes où les femmes se baignent sous les yeux du maître.

Je regrette de ne pouvoir t’envoyer mon épreuve daguerréotypée de ce dernier qui est à Schoubra ; quelque peintre t’en donnerait le dessin ; il y a des crocodiles et des lions qui versent de l’eau, c’est illuminé pour les fêtes. Tout cela peut se faire en effet de nuit avec la lune, je regrette bien de n’être pas près de toi pout t’expliquer tout mais en prenant pour motif les jardins de Schoubra on ferait quelque chose de ravissant.

Comme mœurs j’ai vu de très curieux — la pâques de Copthes, et la fête de la naissance du Prophète puis le retour des pèlerins, où l’émir des hadjs passe à cheval sur les dos d’une foule de croyants — puis les mariages dont tu trouveras la description exacte dans les deux volumes d’un Anglais nommé Lane, intitulés Mœurs des Égyptiens.

 Il y a une danse très bonne pour l’Opéra dans laquelle les Nubiennes font […] et une femme, la tête couverte d’un voile de soie noire avec une grande robe rayée, dirige le tout avec un sabre recourbé, dansant une de pyrrhique, avançant, reculant devant la marche ; là comme dans les mariages chacun tient une bougie si c’est le soir et l’on porte des gerbes de bougies et des pots à feu. Il y a des costumes de femmes fellahs très gracieux — l’Opéra les aura facilement. Tu verras peut-être un peintre sourd qui est parti avant nous et à qui j’ai dit d’aller te voir.

Mon ami, je suis une canaille, je t’écris toujours au moment où la poste part, et de plus aujourd’hui, je pars moi-même. Le Fonfride est assez convenable. Il a acheté une esclave indienne et comme il voulait me la faire baiser je n’ai pas voulu, alors il ne l’a pas baisée non plus, nous en sommes là. Cette femme coûte très cher et nous ne savons plus guère qu’en faire. On a d’autres femmes tant qu’on veut. On se marie à la cophte, à la grecque, et c’est beaucoup moins cher que d’acheter des femmes, comme mon compagnon a eu la muflerie de le faire. Elles sont élevées dans des habitudes de harem et il faut les servir, c’est fatigant.

Voici donc l’affaire. Nous partons aujourd’hui pour Damiette avec la femme et tout un ménage ; de là nous irons à Beyrouth. Le voyage sera terminé cet automne. Je pense bien souvent à toi ; je rêve de toi ; je ne fais rien. On est très mou dans ce climat, j’ai beaucoup lu. Je ne ferai guère qu’un ou deux articles sur les mœurs que je t’enverrai, mais il y aurait énormément à faire pour toi. Écris-moi absolument à Beyrouth ; tâche de m’y rejoindre cet été, pars après la pièce, sans toi, je suis comme un crétin.

L’heure presse, adieu. Dis-moi si Henrietta a réussi et ce que tu en as fait. Dis bonjour à Perrot, à […] où nous étions treize, l’[un mot illisible] est finir. Je suis celui qui risquais le plus. Mais la peste m’a respecté. Je me porte comme un charme et trouve qu’il fait plutôt froid que chaud.

Je t’embrasse de tout mon cœur, mon pauvre ami, et t’écrirai en arrivant.

À Dieu

Gérard.

couv

( Gérard de Nerval, Oeuvres complètes, tome I, coll. NRF, éd. Gallimard, Paris, pp. 1395 - 1397. ) - (Source image : Photography of Gérard de Nerval, Félix Nadar, Date Unknown © Wimimedia Commons / Portrait of Théophile Gautier, Félix Nadar, Date Unknown © Wimimedia Commons)
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