Lettre de Grisélidis Réal à Hassine Ahmed

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C’est bientôt l’heure du feu, de notre heure de braise, de notre nuit sanglante.

Grisélidis Réal (11 août 1929 – 31 mai 2005), « courtisane révolutionnaire », écrivaine genevoise, peintre, fut l’une des meneuses de la Révolution des prostituées, défendant le droit de se livrer dignement et légalement à cette profession. Sa vie donne le vertige, comme en témoigne cette lettre qu’elle écrit à l’âge de 42 ans depuis Genève à Hassine Ahmed, son amant alors en prison, le mercredi 5 juillet 1972, où la nécessité érotique devient sauvage et douloureuse…

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mercredi 5 juillet 1972

Mon Amour, Hassine [Ahmed]

mon Petit Fauve Noir, 

Je te remercie pour tes deux lettres, celle que tu m’as écrite le jour merveilleux de notre lundi de visite, je l’ai reçue hier. Et une que j’ai reçue aujourd’hui, que tu m’as écrite mardi. Toutes les deux par EXPRESS. Tu es merveilleux.

Je t’ai écrit hier soir une lettre un peu folle, un cri d’amour brûlant jailli d’un fond de bouteille de rouge. Je ne sais plus ce que je t’ai dit, j’étais emportée par l’amour, le vin, la folie de ma passion pour toi et la douleur de notre éloignement, et j’ai mis une petite rose séchée, et j’ai trempé la lettre dans le vin pour l’abreuver au nom de notre amour. Tu comprendras, Hassine. Même le mot Merde, même n’importe quel mot, jeté entre nous ne signifie rien d’autre que PASSION, souffrance et ESPOIR.

Ta magnifique lettre, où tu as marqué sur l’enveloppe les lettres de ton nom mélangées au mien, je la serre contre mon visage, je l’embrasse, je la dévore, elle est délicieuse. Dans cette lettre je sens encore tes lèvres brûlantes enfoncées dans les miennes, ta langue adorée et souple. Je veux habiter dans ta bouche comme dans un palais des Mille et Une Nuits et m’y perdre, m’y noyer. Hassine tue-moi d’amour et je ne serai jamais morte. Je flotterai éternellement dans un océan d’amour pourpre, comme une algue ivre, comme une méduse de satin. Hassine, je veux m’égarer dans les méandres voluptueux de ta bouche, de ton corps, garde-moi prisonnière EN TOI, enchaîne-moi par tes lèvres, tes dents, cloue-moi par la violence de tes ongles, que tes griffes soient mes barreaux, enferme-moi dans tes caresses, je ne veux plus JAMAIS sortir de toi.

Sois ma prison et mon Dragon.

HASSINE, HASSINE, HASSINE, HASSINE. Sois ma drogue, mon poison, mon poignard. Tue-moi, Hassine, tue-moi, TUE-MOI. Jette-moi tout au fond du puits de ton regard, fais-moi chavirer de ton souffle furieux, qu’il me déchire et me ravage comme un feu dans la jungle. Abats-moi comme un arbre, casse-moi, fends-moi, Hassine, saccage-moi. Qu’il ne reste plus rien de moi qu’un tourbillon de cendres hurlantes de joie.

Je suis folle, Hassine, folle d’amour. Et je ne bouge pas d’un geste, je t’attends. Viens Hassine, tout doucement, à chaque jour un peu plus près. Les minutes chauffent et tournent dans le temps. C’est bientôt l’heure du feu, de notre heure de braise, de notre nuit sanglante.

 Verticales

 

( Grisélidis Réal, Mémoires de l'inachevé, Paris, Gallimard, « Verticales », 2011. ) - (Source image : Grisélidis Réal par Steve Lunker © D.R.)
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