Lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet

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Je suis l'homme des brouillards.

En 1851, Flaubert entamait la rédaction de Madame Bovary. Gustave Flaubert a marqué la littérature française par son style indépassable, par son souci exacerbé du réalisme et par son regard lucide sur les comportements des individus et de la société. La force de son style dans Madame Bovary est incontestable. C’est en 1851 qu’il commence la rédaction du roman, elle ne prendra fin que 5 ans après. En février 1857, le gérant de la revue qui publiait Madame Bovary sous la forme de feuilleton, l’imprimeur et Flaubert sont jugés pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Il est finalement acquitté, notamment grâce à un soutien puissant dans le milieu artistique et politique. Retour épistolaire sur l’œuvre de sa vie.

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J’en aurai encore pour quinze grandes journées de travail à revoir toute ma première partie. J’y découvre de monstrueuses négligences. […] Voilà sept à huit jours que je suis à ces corrections, j’ai les nerfs fort agacés. Je me dépêche et il faudrait faire cela lentement. Découvrir à toutes les phrases des mots à changer, des consonances à enlever, etc. ! est un travail aride, long et très humiliant au fond. C’est là que les bonnes petites mortifications intérieures vous arrivent. […]

C’est une étrange chose que la plume d’un côté et l’individu de l’autre. Y a-t-il quelqu’un qui aime mieux l’antiquité que moi, qui l’ait plus rêvée, et fait tout ce qu’il a pu pour la connaître ? Et je suis pourtant un des hommes (en mes livres) les moins antiques qu’il y ait. A me voir d’aspect, on croirait que je dois faire de l’épique, du drame, de la brutalité de faits, et je ne me plais au contraire que dans les sujets d’analyse, d’anatomie si je peux dire. Au fond, je suis l’homme des brouillards, et c’est à force de patience et d’étude que je me suis débarrassé de toute la graisse blanchâtre qui noyait mes muscles. Les livres que j’ambitionne le plus de faire sont justement ceux pour lesquels j’ai le moins de moyens. Bovary, en ce sens, aura été un tour de force inouï et dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnage, effet, etc., tout est hors de moi. Cela devra me faire faire un grand pas par la suite. Je suis, en écrivant ce livre, comme un homme qui jouerait du piano avec des balles de plomb sur chaque phalange. Mais quand je saurai bien mon doigté, s’il me tombe sous la main un air de mon goût et que je puisse jouer les bras retroussés, ce sera peut-être bon. Je crois, du reste, qu’en cela je suis dans la ligne. Ce que vous faites n’est pas pour vous, mais pour les autres. L’Art n’a rien à démêler avec l’artiste. Tant pis s’il n’aime pas le rouge, le vert ou le jaune ; toutes les couleurs sont belles, il s’agit de les peindre. […]

( Gustave Flaubert, Pléiade ) - (Source image : Gustave Flaubert, Author Unknown, Date Unknown © Wikimedia Commons)
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