Lettre de Jack Kerouack à Lucien et Francesca Carr

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Complètement scatologique, homosexuel, super-violent et fou.

Début 1957, Jack Kerouac (1922-1969) et Allen Ginsberg firent un voyage à Tanger pour rejoindre William Burroughs pour l’aider à assembler et à éditer de nombreuses pages qu’il avait écrites, afin de créer un manuscrit lisible du Festin Nu. Arrivé plus tôt, Kerouac écrit à ses amis pour leurs raconter le début du séjour et les frasques de Burroughs…

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1957

Chers Lucien et Cessa,

Je vous écris à la lumière d’une bougie depuis une casbah mystérieuse. J’ai une chambre magnifique qui surplombe la plage, la baie et la mer, on voit Gibraltar. La terrasse est au soleil, il y a une femme de chambre et ça coûte 20 dollars par mois. Tout va bien sauf que Burroughs est devenu fou, il n’arrête pas de dire qu’il va dégénérer et faire une sorte d’atrocité indicible comme sortir son zguègue à une fête de l’ambassade ou tuer sauvagement un garçon arabe pour voir à quoi ressemblent ses belles entrailles.

Naturellement, je me sens seul avec ce vieux fou familier, mais je me sens d’autant plus seul avec lui qu’il marmonne et bave la plupart des fois où on discute, comme s’il imitait sans cesse un nouveau Lord anglais — ça se déverse hors de lui en une horde de mots absolument brillante, et en fait, son nouveau livre est un des meilleurs au monde dans son genre (Genet, Céline, Miller, etc.) et on va peut-être l’appeler Word Hoard. Lui, Burroughs (on ne l’appelle plus « Lee »), libère sa parole trésor, ou sa horde de mots, sur le monde qui a attendu son seul prophète : Burroughs. Son message est complètement scatologique, homosexuel, super-violent et fou. Son manuscrit est tout ce qui a été sauvé des innombrables pages originalement prévues pour Word Hoard qu’il a semé dans les cabinets de tous les garçons du monde — et ainsi de suite.

J’étais assis avec lui dans un élégant restaurant français et il crachait ses os comme Mr. Hyde, et il n’arrêtait pas d’hurler des obscénités pour que la clientèle continentale l’entende (comme il l’avait fait à Rome en hurlant « PROUT » à une grosse soirée au palazzio).

J’ai hâte qu’Allen arrive. En attendant, j’explore la casbah, je suis sous l’emprise de l’opium, du haschich, ou de n’importe quelle boisson ou drogue qui me fait envie, et je kiffe les Arabes.

C’était délicieux de faire croisière sur le Slovenija, je mangeais tous les jours sur une longue table avec une nappe blanche avec cette femme Yougoslave qui était une espionne. Une épouvantable tempête nous a frappés pendant 2 jours, je n’avais jamais rien vu de tel. Ce grand navire d’acier se perdait dans des montagnes d’eaux sifflantes — terrible. Je me suis blotti contre les deux tickets pour Tanger et j’ai bien ri, j’en ai lu chaque mot Cess, une véritable émeute. J’ai aussi lu Crainte et Tremblement de Kierkegaard, je vous le conseille, on en vend en bas de votre rue.

Pour le moment je suis sous l’emprise de 3 sympatinas, une sorte de benzédrine espagnole, c’est doux. Pilules du bonheur à gogo. La situation des nanas ici est pire que celle des mecs, que des putains mâles ici, et leurs reines complémentaires. J’ai rencontré un vrai aventurier à moustache qui travaille sur un navire de contrebande. Etc. Plus à venir.

Vous me manquez, j’espère que vous allez bien.

Jack

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