Lettre de Jack London à un éditeur

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Le monde est trop vaste, et il m'appelle à grands cris.

Quel écolier ne s’est jamais laissé fasciner par Croc-Blanc ou L’appel de la forêt ? Ces deux titres font partie des incontournables de l’abondante œuvre de Jack London (12 janvier 1876 – 22 novembre 1916).
L’écrivain américain, d’origine modeste, après une adolescence tumultueuse pendant laquelle il était connu dans la baie de San Francisco comme « le prince des pilleurs d’huîtres », se spécialise dans le roman d’aventure et les récits de la vie sauvage. Son inspiration se nourrit de ses nombreux voyages et de ses expériences multiples. Mais cet héritier de Stevenson est aussi un auteur très engagé, de sensibilité socialiste. À l’occasion des cent ans de la disparition de Jack London, DesLettres vous propose de découvrir une lettre écrite en 1900, dans laquelle l’auteur esquisse une confession autobiographique, alors qu’il n’en est qu’au tout début de sa carrière littéraire.

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31 janvier 1900

À l’attention de Houghton Miffin & Co.

Messieurs,

En réponse à votre lettre du 25 janvier, dans laquelle vous me demandez des informations biographiques supplémentaires, je constate que je dois reprendre des morceaux de mon dernier récit, ce qui fera apparaître ceci comme un peu brouillon.

Mon père est né en Pennsylvanie. C’était un soldat, un scout, un homme de la forêt, un trappeur et un aventurier. Quant à ma mère, elle vient de l’Ohio. Tous les deux sont venus dans l’Ouest de façon indépendante. Ils se sont rencontrés et mariés à San Francisco, où je suis né, le 12 janvier 1876. Ce n’est que dans ma toute petite enfance que j’ai vécu en milieu urbain.

Ensuite, de quatre à neuf ans, j’ai passé ma vie dans les ranchs de Californie. J’ai appris à lire et à écrire vers cinq ans, même si je ne m’en rappelle pas du tout. J’ai toujours su lire et écrire, je n’ai aucun souvenir qui remonterait au-delà de cet état. Les gens disent que j’étais surtout intéressé par le fait de recevoir un enseignement. J’étais un lecteur curieux de tout, principalement parce que l’écrit était rare et que je devais apprécier tout ce qui pouvait me tomber sous la main. Je me souviens avoir lu certains récits pour enfants de Throwbridge à l’âge de six ans. Vers sept ans, j’étais plongé dans les Voyages de Paul du Chaillu, les Voyages du Captain Cook et la Vie de Garfield. Et à cette époque, je dévorais tous les romans de la Seaside Library que je pouvais emprunter aux femmes autour de moi, et tous les dime novels qui traînaient à la ferme. À huit ans, j’étais un grand amateur de Ouida et de Washington Irving. Et puis je lisais beaucoup d’ouvrages sur l’histoire américaine. Il faut dire que la vie dans un ranch californien n’est pas très nourrissante pour l’imagination.

À un moment, vers mes neufs ans, nous avons déménagé à Oakland. Aujourd’hui, c’est une ville d’environ quatre-vingts mille habitants, à trente minutes du centre de San Francisco. Là-bas, mon bien le plus précieux était l’accès gratuit à la bibliothèque. C’est depuis ce temps-là qu’Oakland est mon port d’attache. Mon père y est mort, j’y ai vécu avec ma mère. Je ne me suis jamais marié — le monde est trop vaste, et il m’appelle à grands cris.

En tout cas, depuis mes neuf ans, et à l’exception des heures que j’ai passées à l’école (conquises au prix d’un dur travail), ma vie n’a été qu’un seul grand labeur. Il est inutile que je donne la longue et sordide liste de mes emplois ; ce n’étaient que des travaux ouvriers épuisants, jamais une bonne place. Bien entendu, je continuais à lire. On ne me voyait jamais sans un livre. J’avais une éducation du peuple, puisque j’ai quitté l’école élémentaire vers quatorze ans. Et puis je me suis découvert une attirance pour la mer. À quinze ans, j’ai quitté le domicile familial pour vivre dans le style de la Baie. Soit dit en passant : San Francisco n’est pas un bassin de stockage. J’étais pêcheur de saumons, pilleur d’huîtres, marin de goélette, patrouilleur pour les poissons, docker, en bref, j’étais un aventurier touche-à-tout dans la baie : un garçon par l’âge mais un vrai homme au milieu des autres. J’avais constamment un livre avec moi et je passais mon temps à lire quand les autres dormaient. Mais quand ils se réveillaient, j’étais avec eux ; j’étais toujours un bon camarade.

À une semaine de mon dix-septième anniversaire, je me suis embarqué comme simple marin sur un trois-mâts qui partait à la chasse aux phoques. On est allé jusqu’au Japon et on a chassé le long de la côte, au nord du côté russe du détroit de Béring. Cela a été mon voyage le plus long ; je ne pourrais pas supporter à nouveau un tel voyage, non qu’il ait été ennuyeux ou pénible, mais parce que la vie est si courte ! En revanche, j’ai fait des voyages courts, trop courts pour qu’ils vaillent la peine d’être mentionnés, et aujourd’hui je me sens chez moi dans n’importe quelle cale de bateau — un bon camarade vous voyez. Je crois que c’est représentatif de mes voyages ; j’en ai parlé en détail dans une lettre précédente sur mes aventures autour du Klondike. J’ai été un peu partout au Canada, dans les territoires du Nord-Ouest et en Alaska, etc., etc., dans des contextes différents, en plus de l’exploitation minière, de la prospection et du vagabondage dans les montagnes autour de la Sierra Nevada.

Voilà un bref récit de mon éducation. Dans l’ensemble, je suis un autodidacte, sans autre mentor que moi-même. Le programme du lycée ou de l’université, je me suis contenté de piocher dedans, car j’étais incapable de suivre une routine — la vie était trop courte, mon portefeuille aussi. Je suis allé une année au lycée à Oakland puis suis resté chez moi, sans accompagnement, et j’ai bachoté le programme des deux années suivantes en trois mois. J’ai passé le concours d’entrée et je suis entré à l’Université de Californie de Berkeley. Contre mon gré, j’ai dû abandonner juste avant de finir ma première année.

Mon père est mort alors que j’étais près du Klondike, et je suis rentré à la maison pour reprendre les rênes.

À propos de mon travail littéraire : mon premier article dans un magazine (je n’avais jamais rien produit pour les journaux) a été publié en janvier 1899 ; maintenant c’est la sixième histoire dans Le Fils du loup. Depuis, j’ai écrit pour le Overland Monthly, The Atlantic, The Wave, The Arena, The Youth’s Companion, The Review of Reviews, etc., etc., en plus d’une flopée d’autres publications, sans parler du travail pour la presse et des travaux collectifs. De la pige, essentiellement, ou de la quasi-pige, en allant de la blague à la dissertation pseudo-scientifique sur des sujets à propos desquels je ne sais rien. De la pige contre des dollars, c’est tout, en mettant de côté mon ambition pour une période où l’étranglement financier se ferait moins sentir. Alors, à ce jour, ma vie littéraire n’a que treize mois d’existence.

Naturellement, mes lectures ont fait grandir en moi le désir d’écrire, mais mon mode de vie m’a empêché de m’y consacrer. Je n’ai reçu aucune aide littéraire ou conseil d’aucune sorte — je n’ai fait qu’errer dans le noir et creuser des petits trous par ci par là, jusqu’à réussir à faire entrer la lumière du jour. Le bon sens des méthodes que l’on trouve dans les magazines a été pour moi une vraie révélation. Il n’y avait personne pour me signaler une erreur à tel endroit ou une maladresse à tel autre.

Évidemment, durant ma période révolutionnaire, j’ai exposé mes opinions au public par le biais des journaux locaux, et cela gratuitement. Mais c’était il y a des années, quand j’allais au lycée et que j’étais plus connu que reconnu. D’ailleurs, une fois, en revenant de la chasse aux phoques, j’ai gagné un prix de vingt-cinq dollars de la part d’un journal de San Francisco. Cela a plongé les universités de Stanford et de Californie dans une incompréhension profonde, car leurs propres candidats à ce prix n’avaient obtenu que la seconde et la troisième place. Cela m’a encouragé pour la suite.

Après mon voyage en cargo, j’ai commencé le lycée en 1895 et l’université en 1896. Si j’avais continué sur cette voie, je serais aujourd’hui presque propriétaire d’un beau diplôme parcheminé.

Et en ce qui concerne les études : je suis constamment en train d’étudier. Le but de l’université n’est que de préparer à une vie entière d’études. Je n’ai pas eu cette chance, mais je me retrouve au même point, en quelque sorte. Il n’y a jamais eu de soirée (que je sois sorti ou non) dont je n’ai passé les dernières heures dans mon lit, en compagnie de mes livres. Tout m’intéresse, tout — le monde est si riche. Mes principaux domaines d’étude sont scientifiques, sociologiques et moraux, ce qui comprend bien entendu la biologie, la science économique, la psychologie, la physiologie, l’histoire, etc. etc., sans limite. Et je m’efforce aussi de ne pas négliger la littérature.

Bonne santé : j’adore l’exercice physique, je pratique peu. J’en ferais peut-être un jour les frais.

Là-dessus, plus rien ne me vient en tête. Je sais que ces informations sont bien maigres, mais l’autobiographie n’a rien de divertissant pour un narrateur qui en est dégoûté. Si vous avez besoin de plus de matière, dites-le moi, et je vous en donnerais. Enfin, je vous serais reconnaissant de me laisser jeter un œil sur vos notes biographiques avant qu’elles ne soient imprimées.

Bien à vous,
Jack London

jacklondon

 

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( Jack London, The Letters of Jack London: Vol. 1: 1896-1905, Stanford University Press, 1988. / Traduction DesLettres © ) - (Source image : Jack London vers 1903 © Creative Commons )
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