Lettre de Jacques Brel à Lino Ventura

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Je suis plus jeune que toi mais je crois tout de même être autorisé à te dire que je t'aime bien.

Jacques Brel ( 8 avril 1929 – 9 octobre 1978), chanteur-compositeur triomphant, mais aussi acteur et réalisateur, a connu son premier grand succès public avec le titre mémorable Quand on n’a que l’amour en 1956. D’autres s’en suivront qui établiront la prospérité de ce chanteur hors pair : Ne me quitte pas, La Valse à mille temps ne sont que les exemples d’une plus longue liste. Mais le chanteur a aussi un autre talent : le cinéma. De son dernier rôle, un dépressif aux prises avec un tueur à gages joué par Lino Ventura dans L’Emmerdeur, naîtra une merveilleuse amitié dont cette lettre, écrite par le grand parolier Jacques Brel, illustre la puissance.

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le 28 décembre 1974 au soir

A bord de la « Korrig »

Cher Lino,

Plus de deux mois en mer déjà sur ce petit bateau, du vent, des orages, de la pluie qui lave et ce soir l’envie de te parler.
Tu sais, Lino, je suis plus jeune que toi mais je crois tout de même être autorisé à te dire que je t’aime bien.
J’ai rencontré si peu d’hommes en 45 ans qu’il me semble une faute de ne pas les serrer un peu contre moi, même si en échange, j’ai bien peu à donner.
Tu vois, je ne sais ni ce que sera ta vie ni ce que sera la mienne mais je trouverais désolant que nous nous perdions trop. C’est si rare la tendresse.
Bientôt j’aurai un bateau et je veux que tu saches que tu y seras toujours le très bienvenu.
Je te souhaite heureux et fier d’être.
Et je pense que de deviner tes fragilités je sais aussi ta force.
Tu sais Lino, nous avons 15 ans et je crains que nous n’en sortions jamais.
Au fond je vais très bien sur ce bateau. Ça n’est pas le grand confort et c’est bien fatigant mais il y a des moments formidables.

Bien sûr l’Atlantique c’est long mais avec la lune par-dessus et du vent dans les voiles, cela ressemble à une chanson d’amour. Et je ne sais encore rien de mieux que cela. Dans huit jours, je retrouverai ma Doudou à Point-à-Pitre puis nous rentrerons en France. Peut-être seras-tu à Paris fin janvier ? Je serais bien heureux de pouvoir te voir un soir.

Pour ne parler de rien et juste se comprendre.

A bientôt Lino, je t’embrasse de loin, il fait nuit et l’eau à 27°.
Sincèrement, Jacques.

( http://tontonsflingueurs.actifforum.com/t1627-lettre-de-jacques-brel-a-lino-ventura ) - (Source image : Jacques Brel, Nationaal Archief, 20 February 1963 © Wikimedia Commons)
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29 commentaires

  1. Nathalie Gauthier

    Tout ce qui fait l’amitié vraie est là, résumée dans cette lettre ; sa rareté, sa force, sa fugacité si l’on y prend pas garde, sa communion. On a toujours 15 ans, dit-il, et l’amitié nous le rappelle, nous y ramène aussi.

  2. EVE.LYNE

    Quelle belle lettre, remplie de tendresse pour un homme qu’il connait peu, en fait, mais dans lequel il a su découvrir des points communs « tu sais Lino, nous avons 15 ans et je crains que nous n’en sortions jamais »…C’était Jacques Brel !

  3. Ha

    Oui c’est beau! Tu le dirais toi, à ton ami en authentique sincérité?
    C’est bien de pouvoir aussi s’interroger sur soi au delà de la grandeur d’âme de cette lettre fraternelle.

    Et moi, suis-je capable de le dire à un(e) ami(e) en le pensant sincèrement?

  4. François Paumard

    Une nuit d’octobre 1978, ma compagne infirmière qui était d’astreinte cette semaine là, a été sollicitée pour se rendre à l’hôpital Franco-musulman de Bobigny, (désormais Avicenne), pour une urgence. Je l’y ai accompagnée et quand elle a pris son service, m’a fait signe de la suivre jusqu’à une chambre où était allongé le Grand Jaques. Il avait les yeux clos et, lui tenant la main, sa femme. Je suis resté là à observer par la petite fenêtre de la porte de la chambre ce qui se passait, j’étais très ému, j’ai du rester 5 minutes, planté devant cette petite fenêtre de porte. Il était très maigre. Puis mon amie est sortie me dire pour lui c’était la fin et qu’il fallait que je parte. Le lendemain l’on a annoncé son décès, et je crois avoir versé une larme, puis deux. Je l’aimais.

  5. Sula

    simple, vrai et touchant. C’est dommage que le monde oublie d’exprimer ses émotions avec autant de vulnérabilité. C’est bien cette vulnérabilité qui nous rapproche.

  6. viviane.poirot@free.fr

    Seul Jacques Brel était capable d’exprimer ses sentiments avec des mots aussi simples et en même temps aussi forts. Très émouvant…. Brel et Ventura, deux géants disparus trop tôt.
    Viviane

  7. rebol.verde@openmailbox.org

    https://youtu.be/Joz0Mows54c

    Bonjour,

    J’habite en Bourgogne, suis chanteur de chansons traditionnelles et conteur.

    Je chante mon pays, ses gens, ses agriculteurs avec qui j’ai joué pendant 10 ans au moins dans le village de Poil. Ce village avait un maire très bon, avec un cœur énorme. Il avait une conviction, celle d’un amour vrai, honnête, sincère. Maire de ce petit village, il l’avait choisi par dérision, comme nous tous ses amis musiciens. Nous jouions pour nous faire plaisir chaque dimanche commençant (pas finissant). Chaque musicien était soit agriculteur soit fils d’agriculteur. Il animait une association de musiciens, d’accordéonistes. Avec mon ami cornemuseux, nous sommes venus nous accorder à ces jeunes et anciens de la terre. Mon grand-père était accordéoniste et j’aimais les grosses mains de ces gens de la terre exprimer leur terre, un dimanche.

    Ce maire était communiste, il avait été élu d’abord parce qu’il donnait beaucoup et avec conviction à tel point que c’était du communisme presque chrétien. Je le surnommais Pépone parce que je ressemble à Fernandel et Don Camillo surtout.

    Quand je suis venu jouer avec eux, j’étais Brel-Brassens-Leclerc-Vigneau-Adamo-Becault, j’étais révolté par les injustices comme on l’est à 20 ans. Je le suis toujours à 51 et avec plus de déraison quand le cœur parle en passion.

    Brel, c’est mon grand-père marinier, c’est ma révolte et ma douceur, c’est aussi l’amour franc parfois et joueur, voir menteur. Brel est tout ça y compris un ensorceleur, un envoûteur et il ne le cachait pas. Sauf qu’en acteur, il avait ce que Guy Béart savait, ce côté inventé par l’ego, qui fait que le personnage l’emporte parfois sur l’homme. La came, la bibine, les excès ont usé ce grand bonhomme et je veux lui rendre hommage à travers une provocation qui date de mes 20 ans. J’ai transformé Amsterdam parce que le personnage de Brel est parfois génial, bluesman, sensoriel et vrai et parfois inventé, surjoué, mauvais. J’ai regardé mon cœur, le cœur de mes amis musiciens et j’ai demandé pourquoi sommes nous animés par le positif et le négatif. Un ami, un maître d’école, un fan de Brassens m’a répondu. On est tous 3 fois C. Aux 3 B, Brel Brassens et Barbara il associait la règle des C. L’homme est mené par ses pulsions, le cul, par son cerveau, par son cœur si tout va bien.

    A cette philo de comtoir, j’ai dit non, c’est le Coeur qui commande. J’y ai cru comme je croyais en Brel jusqu’à ce que tout à coup l’accordéon expire. En hommage et en autocritique, je livre à ce chanteur ma pettitesse et celle qui fait jouer les artistes sur les touches de nacre, qui fait tourner les robes et le monde autour du sexe (Souchon).

    Je lui dédie ma sincérité : j’aime la terre, je vois qu’on la tue pour toujours trop consommer et consommer c’est manger avec tous les sens. Nous mangeons la vie avec l’insouciance de ce qui peut arriver après nous. Après moi, il y a mes enfants auxquels je veux donner des traces, des espoirs d’amour et surtout un bien physique, un héritage vert. Je vais labourer c’est le titre de ma chanson qui montre des hommes qui tuent la terre et l’héritage que l’on doit aux enfants. Je vais labourer c’est l’œil qui regarde l’autre avec l’envie de le posséder, de le bouffer au lieu de lui demander la permission de butiner ou de lutiner avec son cœur.

    Merci

  8. ansay.josy@gmail.com

    Merci pour cette vision, ce ressenti du personnage de Jacques. Merci également et surtout pour ce que nous devons laisser à nos  » survivants » … en espérant qu’il ne soit déjà trop tard pour réagir … pour eux.

    Et enfin merci pour cette sincérité profonde dans l’écrit final.

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