Lettre de Jane Austen à James Stanier Clarke

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Je peux me vanter d'être la femme la moins instruite et la moins cultivée à avoir jamais osé devenir écrivain.

Voilà 200 ans que Jane Austen a disparu. L’une des premières romancières qui incarna la révolution féminine dans la littérature, dont les œuvres ne cessent d’être adaptées au cinéma, reçut en 1815 une lettre curieuse d’un pasteur, bibliothécaire du Prince Régent, James Stanier Clarke, lui suggérant d’écrire un roman inspiré de sa vie ! Face à cette pratique de temps heureusement révolus, la jeune Jane ne perd rien de son allant et répond par une profession de foi éclatante et ironique : ses études et sa culture générale sont indignes d’un tel honneur ! L’idée fera malgré tout son chemin puisqu’elle écrira en 1816 un petit ouvrage inspiré de ces conseils intitulé Plan d’un roman, selon de petits conseils reçus de diverses sources.

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Le 11 décembre 1815

Cher Monsieur,

Maintenant que mon Emma est sur le point d’être publié, il m’a semblé juste de vous rassurer sur un point ; je n’ai pas oublié que vous m’avez gentiment proposé d’en envoyer une copie en avance à Carlton House, et sachez que M. Murray  m’a fait la promesse d’en envoyer un exemplaire à Son Altesse Royale, avec votre bénédiction, trois jours avant  sa parution.

Je profite de cette opportunité pour vous remercier, cher monsieur, des compliments très élogieux dont vous avez gratifiés mes autres romans. Je suis bien trop vaniteuse pour souhaiter vous convaincre que vous les avez acclamés bien au-delà de leurs mérites.

Ma plus grande crainte aujourd’hui est que ce quatrième ouvrage déshonore ce qui était bien dans mes autres romans. Mais, sur ce point, je me rendrais justice en déclarant que, quelques soient mes vœux de succès, je suis hantée par la pensée que, pour ces lecteurs qui ont préféré Orgueil et Préjugé, le roman manquera d’humour, et que, pour ceux qui ont préféré Mansfield Park, il manquera de  discernement. Néanmoins, tel qu’il est, j’espère que vous aurez la gentillesse d’en accepter un exemplaire. M. Murray a votre adresse afin de vous l’envoyer. Je suis très honorée que vous me pensiez capable de représenter un pasteur tel que vous l’avez décrit dans votre courrier du 16 Novembre. Mais je vous assure que j’en suis incapable. Je pourrais sans doute rendre l’aspect comique du personnage mais pas son enthousiasme, sa bonté, ses connaissances littéraires. La conversation d’un tel homme doit certainement porter sur des sujets scientifiques ou philosophiques, dont je suis tout à fait ignorante. Tout du moins, il ne doit pas manquer de citations ou de références qu’une femme qui, comme moi, ne connaît que sa langue maternelle, ne pourrait pas restituer. Une formation classique, ou tout du moins des connaissances approfondies en littérature anglaise, ancienne et moderne, me semblerait indispensable à la personne qui voudrait dépeindre votre pasteur avec justesse. Et je pense que je peux me vanter, avec tout l’orgueil que cela implique, d’être la femme la moins instruite et la moins cultivée à avoir jamais osé devenir écrivain.

Croyez-moi cher Monsieur,

Votre fidèle, humble et dévouée servante,

Jane Austen.

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( Jane Austen Letters, Oxford University Press. ) - (Source image : Jane Austen, Unknown author, 1873 © Wikimedia Commons)
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