Lettre de Jean Cocteau à Jean Marais

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Personne ne t'aime plus que moi.

Jean Cocteau (5 juillet 1889 – 11 octobre 1963) est une des figures incontournables du XXème siècle : écrivain, dramaturge, cinéaste et dessinateur, il a profondément marqué son temps et côtoyé les plus grands. C’est en 1937 qu’il fit la connaissance de l’acteur Jean Marais, lors d’une audition pour sa pièce Œdipe-Roi, qui lancera sa carrière ; depuis cette rencontre, le jeune homme deviendra l’amant puis le grand ami de Cocteau, jusqu’à sa mort. De cette amitié passionnée est née une correspondance pleine de tendresse et d’affection, dont voici un extrait.

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[Sans date]

Mon Jeannot adoré,

Je suis arrivé à t’aimer si fort (plus que tout au monde) que je me suis donné l’ordre de ne t’aimer que comme un papa et je voudrais que tu saches que ce n’est pas parce que je t’aime moins mais davantage.

J’ai eu peur – à en mourir – de vouloir trop, de ne pas te laisser libre et de t’accaparer comme dans la pièce. Et puis j’ai eu peur de souffrir atrocement si tu tombais amoureux et que tu ne veuilles pas me faire de peine. Je me suis dit que si je te laissais libre tu me raconterais tout et que je serais moins triste que si tu devais me cacher la moindre chose. Je ne peux pas dire que cette décision ait été très dure à prendre – parce que mon adoration est mêlée de respect – elle a un caractère religieux, presque divin – et que je te donne tout ce que j’ai en moi. Mais j’ai la crainte que tu t’imagines qu’il existe entre nous quelque réserve, quelque malaise – et c’est pourquoi je t’écris au lieu de te parler, du fond de mon âme.

Mon Jeannot, je te le répète, tu es tout pour moi. L’idée de te gêner, de prendre barre sur ta merveilleuse jeunesse serait atroce. J’ai pu te donner de la gloire et c’est le seul vrai résultat de cette pièce, le seul résultat qui compte et qui me réchauffe.

Pense – tu rencontrerais quelqu’un de ton âge que tu me cacherais ou que tu t’empêcherais d’aimer par crainte de me désespérer – je m’en voudrais jusqu’à ma mort. Sans doute vaut-il mieux me priver d’une petite part de mon bonheur et gagner ta confiance et devenir assez brave pour que tu te sentes plus libre qu’avec un papa ou une maman. Tu as bien dû deviner mes scrupules et mes angoisses. Tu es un petit Jeannot malin, qui sait bien des choses. Seulement il fallait que je t’explique mon attitude, pour que tu ne puisses pas une seconde croire qu’il existe l’ombre d’une ombre entre nous. Je te jure que je suis assez propre et assez haut pour n’avoir aucune jalousie et pour m’obliger à vivre d’accord avec le ciel de nos prières. Ce ciel nous a tant donné qu’il doit être mal de lui demander davantage. Je crois que des sacrifices trouvent leur récompense, ne me gronde pas, mon bel ange. Je vois dans ton regard que tu sais que personne ne t’aime plus que moi – et j’aurais honte de mettre à ta route ensoleillée le plus petit obstacle. Mon Jeannot adore-moi comme je t’adore et console-moi. Serre-moi contre ton cœur. Aide-moi à être un saint, à être digne de toi et de moi. Je ne vis que par toi.

maraiscouv

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( Jean Cocteau, Lettres à Jean Marais, Albin Michel ) - (Source image : Jean Cocteau, Agence de presse Meurisse, 1923 © Wikimedia Commons / Jean Marais in Orphée. Photograph by Carl Van Vechten, 14 October 1949 © Wikimedia Commons)
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