Lettre de Jean Genet à Jean Cocteau

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J’aurais dû le comprendre et ne t’aimer que de loin.

L’écrivain français Jean Genet (19 décembre 1910 -15 avril 1986), réputé pour sa marginalité et son exaltation du mal, a écumé les prisons dans ses jeunes années. Ces dernières ont nourri son écriture, comme l’ensemble de sa vie. Jean Cocteau est l’un des premiers du milieu littéraire parisien à reconnaître et encenser le travail de Genet. C’est aussi lui qui le sauve de la prison à perpétuité. Dans cette lettre émouvante, c’est toute l’affection et l’attachement entre les deux écrivains qui éclatent et resplendissent.

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26 juillet 1943

Mon cher Jean,

C’est seulement aujourd’hui que je peux assez correctement t’écrire. J’ai lu les journaux. Je ne me moque plus de tes précautions pour éviter les insultes, car je sais ce que c’est que voir son nom livré d’une façon honteuse à la raillerie imbécile. J’ai bien peur encore de n’avoir pas assez de délicatesse pour te dire ce qui va suivre. Je voudrais te le dire à l’oreille. Tu as osé, Jean, pour me tirer d’un pas plus que périlleux, d’un pas mortel car j’était décidé à me bousiller en cas de relégation — tu as osé prononcé une affirmation dont la gravité ne m’échappe pas. Je ne sais pas si je suis le plus grand écrivain de l’époque, je ne sais pas si tu le penses (j’espère que non) mais tu l’as dit pour me sauver, et voilà ce qui me bouleverse et me met en face de toi dans la situation d’un type orgueilleux qui se laisse écraser par un geste d’amour plus beau que ses gestes d’orgueil. C’est une situation adorable, Jean. Je sais l’importance que prend sous ta plume une affirmation publique aussi catégorique. Je sais comme c’est une tache sur Goethe qu’il ait considéré du Bartas comme le plus grand poète français. On dit : « Quelle admiration […] »

Dès ma sortie je partirai à la campagne. Tu me verras très rarement, et seulement dans l’intimité. Je suis une intelligence fruste, le Dr Claude l’a bien dit et il est bien trop tard pour que je me civilise. Profondément je reste un truand. J’aurais dû le comprendre et ne t’aimer que de loin. Mais comme la faute d’indélicatesse est trop dure pour moi je me dis que je ne l’ai commise qu’à cause de ton insistance à me dire de t’aller voir souvent. Comme si nous avions besoin de cela ! Il y a dix ans que je t’aime et tu n’en savais rien.

Je vais te quitter mon petit Jean. Il est possible que je parte aux Tourelles et je ne pourrai plus écrire qu’à ma famille de chair.

Sur cette lettre laisse-moi confier encore à Jeannot ce gosse perdu dont je lui ai parlé hier. Il est d’une grande beauté. Nous ne pouvons pas…

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( Cahiers Jean Cocteau,n° 1, Genet et Cocteau, Passage du Marais, p. 34-37 ) - (Source image : Jean Genet at the Imperial Hotel in Vienna (19 December 1983), International Progress Organization © Creative Commons / Jean Cocteau en 1923, Agence de presse Meurice, Gallica © Creative Commons)
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