Lettre de Jean-Jacques Rousseau à Sophie

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Tu déployais de nouveaux charmes pour m'enflammer de nouveaux feux.

Il aura fallu plus de dix ans au philosophe Jean-Jacques Rousseau pour dévoiler ses sentiments à l’égard de Sophie d’Houdetot. Il la rencontre en 1747 mais ce n’est qu’en 1756, et après maintes rencontres, qu’il tombe follement amoureux d’elle. Pour elle, l’homme n’était qu’un « fou intéressant ». Après une année, le peu d’intérêt qu’elle lui porte s’estompe et en janvier 1760, tout échange cesse. Il consacre un chapitre des Confessions à la passion qu’il éprouve. Dans cette lettre, Jean-Jacques Rousseau montre le visage d’un homme passionné, prêt à supplier et à courber l’échine pour ne recevoir qu’en guise de geste affectif, de la pitié.

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Vers le 15 octobre 1757

Viens, Sophie, que j’afflige ton cœur injuste ; que je sois, à mon tour, sans pitié comme toi. Pourquoi t’épargnerais-je tandis que tu m’ôtes la raison, l’honneur, et la vie ? Pourquoi te laisserais-je couler des jours paisibles, à toi qui me rends les miens insupportables ? Ah ! combien tu m’aurais été moins cruelle si tu m’avais plongé dans le cœur un poignard au lieu du trait fatal qui me tue !

Vois ce que j’étais et ce que je suis devenu : vois à quel point tu m’avais élevé et jusqu’où tu m’as avili. Quand tu daignais m’écouter, j’étais plus qu’un homme ; depuis que tu me rebutes, je suis le dernier des mortels : j’ai perdu le sens, l’esprit, et le courage ; d’un mot, tu m’as tout ôté. Comment peux-tu te résoudre à détruire ainsi ton propre ouvrage ? Comment oses-tu rendre indigne de ton estime celui qui fut honoré de tes bontés ? Ah ! Sophie, je t’en conjure, ne te fais point rougir de l’ami que tu as cherché. C’est pour ta propre gloire que je te demande compte de moi. Ne suis-je pas ton bien ? N’en as-tu pas pris possession ? tu ne peux plus t’en dédire, et, puisque je t’appartiens, malgré moi-même et malgré toi, laisse-moi du moins mériter de t’appartenir. Rappelle-toi ces temps de félicité qui, pour mon tourment, ne sortiront jamais de ma mémoire. Cette flamme invisible, dont je reçus une seconde vie plus précieuse que la première, rendait à mon âme, ainsi qu’à mes sens, toute la vigueur de la jeunesse. L’ardeur de mes sentiments m’élevait jusqu’à toi. Combien de fois ton cœur, plein d’un autre amour, fut-il ému des transports du mien ! Combien de fois m’as-tu dit dans le bosquet de la cascade : Vous êtes l’amant le plus tendre dont j’eusse l’idée : non, jamais homme n’aima comme vous ! Quel triomphe pour moi que cet aveu dans ta bouche ! Assurément il n’était pas suspect ; il était digne des feux dont je brûlais de t’y rendre sensible en dépit des tiens, et de t’arracher une pitié que tu te reprochais si vivement. Eh ! pourquoi te la reprocher ? En quoi donc étais-tu coupable ? En quoi la fidélité était-elle offensée par des bontés qui laissaient ton cœur et tes sens tranquilles ? Si j’eusse été plus aimable  et plus jeune, l’épreuve eût été plus dangereuse ; mais, puisque tu l’as soutenue, pourquoi t’en repentir ? Pourquoi changer de conduite avec tant de raisons d’être contente de toi ? Ah ! que ton amant même serait fier de ta constance s’il savait ce qu’elle a surmonté ! Si ton cœur et moi sommes seuls témoins de ta force, c’est à moi seul à m’en humilier. Étais-je digne de t’inspirer des désirs ? Mais quelquefois ils s’éveillent malgré qu’on en ait, et tu sus toujours triompher des tiens. Où est le crime d’écouter un autre amour, si ce n’est le danger de le partager ?

Loin d’éteindre tes premiers feux, les miens semblaient les irriter encore. Ah ! si jamais tu fus tendre et fidèle, n’est-ce pas dans ces épanchements de nos cœurs s’excitaient mutuellement ; où, sans se répondre, ils savaient s’entendre : où ton amour s’animait aux expressions du mien, et où l’amant qui t’est cher recueillait au fond de ton âme tous les transports exprimés par celui qui t’adore ? L’amour a tout perdu par ce changement bizarre que tu couvres  de si vains prétextes. Il a perdu ce divin enthousiasme qui t’élevait à mes yeux au-dessus de toi-même ; qui te montrait à la fois charmante par tes ferveurs, sublime par ta résistance, et redoublait par tes bontés mon respect et mes adorations. Il a perdu, chez toi, cette confiance aimable qui te faisait verser dans ce cœur qui t’aime tous les sentiments du tien. Nos conversations étaient touchantes ; un attendrissement continuel les  les remplissait de son charme. Mes transports que tu ne pouvais partager, ne laissaient pas de te plaire, et j’aimais à entendre exprimer les tiens pour un autre objet qui leur était cher, tant l’épanchement et la sensibilité ont de prix, même sans celui du retour ! Non, quand j’aurais été aimé, à peine aurais-je pu vivre dans un état plus doux, et je te défis de jamais dire, à ton amant même, rien de plus touchant que ce que tu me disais de lui mille fois le jour. Qu’est devenu ce temps, cet heureux temps ? La sécheresse et la gêne, la tristesse ou le silence, remplissent désormais nos entretiens. Deux ennemis, deux indifférents, vivraient entre eux avec moins de réserve que ne font deux cœurs faits pour s’aimer. Le mien, resserré par la crainte, n’ose plus donner l’essor aux feux dont il est dévoré. Mon âme intimidée se concentre et s’affaisse sur elle-même ; tous mes sentiments sont comprimés par la douleur. Cette lettre, que j’arrose de froides larmes, n’a plus rien de ce feu sacré qui coulait de ma plume en de plus doux instants. Si nous sommes un moment sans témoins, à peine ma bouche ose-t-elle exprimer un sentiment qui m’oppresse, qu’un air triste et mécontent le resserre au fond de mon cœur. Le vôtre, à son tour, n’a plus rien à me dire. Hélas ! n’est-ce pas me dire assez combien vous vous déplaisez avec moi, que ne me plus parler de ce que vous aimez ? Ah ! parlez-moi de lui sans cesse afin que ma présence ne soit pas pour vous sans plaisir.

Il vous est plus aisé de changer, ô Sophie, que de cacher ce changement à mes yeux. N’alléguez plus de fausses excuses qui ne peuvent m’en imposer. Les événements ont pu vous forcer à une circonspection dont je ne me suis jamais plaint ; mais tant que le cœur ne change pas, les circonstances ont beau changer, son langage est toujours le même ; et si la prudence vous force à me voir plus rarement, qui vous force de perdre avec moi le langage du sentiment pour prendre celui de l’indifférence ? Ah ! Sophie, Sophie ! Ose me dire que ton amant t’est plus cher aujourd’hui que quand tu daignais m’écouter et me plaindre, et que tu m’attendrissais à mon tour, aux expressions de ta passion pour lui ! Tu l’adorais et te laissais adorer ; tu soupirais pour un autre, mais ma bouche et mon cœur recueillaient tes soupirs. Tu ne te faisais point un vain scrupule de lui cacher des entretiens qui tournaient au profit de ton amour. Le charme de cet amour croissait sous celui de l’amitié ; ta fidélité s’honorait du sacrifice des plaisirs non partagés. Tes refus, tes scrupules, étaient moins pour lui que pour moi. Quand les transports de la plus violente passion qui fut jamais t’excitaient à la pitié, tes yeux inquiets cherchaient dans les miens si cette pitié ne t’ôterait point mon estime ; et la seule condition que tu mettais aux preuves de ton amitié était que je ne cesserais point d’être ton ami.

Cesser d’être ton ami ! chère et charmante Sophie, vivre et ne plus t’aimer est-il, pour mon âme, un état possible ? Eh ! comment mon cœur se fût-il détaché de toi, quand aux chaînes de l’amour tu joignais les doux nœuds de la reconnaissance ? J’en appelle à ta sincérité. Toi qui vis, qui causais ce délire, ces pleurs, ces ravissements, ces extases, ces transports qui n’étaient pas faits pour un mortel, dis, ai-je goûté tes faveurs de manière à mériter de les perdre ? Ah ! non ; tu t’es barbarement prévalue, pour me les ôter, des tendres craintes qu’elles m’ont inspirées. J’en suis devenu plus épris mille fois, il est vrai ; mais plus respectueux, plus soumis, plus attentif à ne jamais t’offenser. Comment ton bon cœur a-t-il pu se résoudre, en me voyant tremblant devant toi, à s’armer de ma passion contre moi-même, et à me rendre misérable pour avoir mérité d’être heureux ?

Le premier prix de tes bontés fut de m’apprendre à vaincre mon amour par lui-même, de sacrifier mes plus ardents désirs à celle qui les faisait naître, et mon bonheur à ton repos. Je ne rappellerai point ce qui s’est passé ni dans ton parc, ni dans ta chambre ; mais, pour sentir jusqu’où l’impression de tes charmes inspire à mes sens l’ardeur de te posséder, ressouviens-toi du Mont-Olympe, ressouviens-toi de ces mots écrits au crayon sur un chêne. J’aurais pu les tracer du plus pur de mon sang, et je ne saurais  te voir ni penser  toi qu’il ne s’épuise et ne renaisse sans cesse. Depuis ces moments délicieux où tu m’as fait éprouver tout ce qu’un amour plaint, et non partagé, peut donner de plaisir au monde, tu m’es devenue si chère que je n’ai plus osé désirer d’être heureux à tes dépens, et qu’un seul refus de ta part eût fait taire un délire insensé. Je m’en serais livré plus innocemment aux douceurs de l’état où tu m’avais mis ; l’épreuve de ta force m’eût rendu plus circonspect à t’exposer à des combats que j’avais trop peu su te rendre pénibles. J’avais tant de titres pour mériter que tes faveurs et ta pitié même ne me fussent point ôtées ; hélas ! que faut-il que je me dise pour me consoler de les avoir perdues, si ce n’est que j’aimais trop pour les savoir conserver ? J’ai tout fait pour remplir les dures conditions que tu m’avais imposées ; je leur ai conformé toutes mes actions, et, si je n’ai pu contenir de même mes discours, mes regards, mes ardents désirs, de quoi peux-tu m’accuser, si ce n’est de m’être engagé, pour te plaire, à plus que la force humaine ne peut tenir ? Sophie ! j’aimai trente ans la vertu, ah ! crois-tu que j’aie déjà le  cœur endurci au crime ? Non, mes remords égalent mes transports ; c’est tout dire ; mais pourquoi ce cœur se livrait-il aux légères faveurs que tu daignais m’accorder, tandis que son murmure effrayant me détournait si fortement d’un attentat plus téméraire ? Tu le sens, toi qui vis mes égarements, si, même alors, ta personne me fut sacrée ! jamais mes ardents désirs, jamais mes tendres supplications n’osèrent un instant solliciter le bonheur suprême que je ne me sentisse arrêté par les cris intérieurs d’une âme épouvantée. Cette voix terrible qui ne trompe point me faisait frémir à la seule idée de souiller de parjure et d’infidélité celle que j’aime, celle que je voudrais doit m’être inviolable à tant de titres. J’aurais donné l’univers pour un moment de félicité ; mais t’avilir, Sophie ! ah ! non, il n’est pas possible, et, quand j’en serais le maître, je t’aime trop pour te posséder jamais.

Rends donc à celui qui n’est pas moins jaloux que toi de ta propre gloire, des bontés qui ne sauraient la blesser. Je ne prétends m’excuser ni envers toi, ni envers moi-même ; je me reproche tout ce que tu me fais désirer. S’il n’eût fallu triompher que de moi, peut-être l’honneur de vaincre m’en eût-il donné le pouvoir ; mais devoir au dégoût de ce qu’on aime des privations qu’on eût du s’imposer, ah ! c’est ce qu’un cœur sensible ne peut supporter sans désespoir. Tout le prix de la victoire est perdu dès qu’elle n’est pas volontaire. Si ton cœur ne m’ôtait rien, qu’il serait digne du mien de toute refuser ! Si jamais je puis me guérir, ce sera quand je n’aurai que ma passion seule  à combattre? Je suis coupable, je le sens trop, mais je m’en console en songeant que tu ne l’es pas. Une complaisance insipide à ton cœur, qu’est-elle pour toi, qu’un acte de pitié dangereux à la première épreuve, indifférent pour  qui l’a pu supporter une fois ? O Sophie ! après des moments si doux, l’idée d’une éternelle privation est trop affreuse à celui qui gémit de ne pouvoir s’identifier avec toi. Quoi ! tes yeux attendris ne se baisseraient plus avec cette douce pudeur qui m’enivre de volupté ? Quoi ! mes lèvres brûlantes ne déposeraient plus sur ton cœur mon âme avec mes baisers ? Quoi ! je n’éprouverais plus ce frémissement céleste, ce feu rapide et dévorant qui, plus prompt que l’éclair… moment ! moment inexprimable ! quel cœur, quel homme, quel dieu peut t’avoir ressenti et renoncer à toi ?

Souvenirs amers et délicieux ! laisserez-vous jamais mes sens et mon cœur en paix ? et toutefois les plaisirs que me rappelez ne sont point ceux qu’il regrette le plus. Ah ! non, Sophie, il en fut pour moi de plus doux encore et dont ceux-là tirent leur plus grand prix, parce qu’ils en étaient le gage. Il fut, il fut un temps où mon amitié t’était chère et où tu savais me le témoigner. Ne m’eusses-tu rien dit, ne m’eusses-tu fait aucune caresse, un sentiment plus touchant et plus sûr m’avertissait que j’étais bien avec toi. Mon cœur te cherchait et le tien ne me repoussait pas. L’expression du plus tendre amour qui fut jamais n’avait rien de rebutant pour toi. On eût dit à ton empressement à me voir que je te manquais quand tu ne m’avais pas vu ; tes yeux ne fuyaient pas les miens, et leurs regards n’étaient pas ceux de la froideur ; tu cherchais mon bras à la promenade, tu n’étais pas si soigneuse à me dérober l’aspect de tes charmes, et quand ma bouche osait presser la tienne, quelque fois au moins je la sentais résister. Tu ne m’aimais pas, Sophie, mais tu te laissais aimer, et j’étais heureux. Tout est fini ; je ne suis plus rien, et, me sentant étranger, à charge, importun près de toi, je ne suis pas moins misérable de mon bonheur passé que de mes peines présentes. Ah ! si je ne t’avais jamais vue attendrie, je me consolerais de ton indifférence et me contenterais de t’adorer en secret ; mais me voir déchirer le cœur par la main qui me rendit heureux et être oublié de celle qui m’appelait son doux ami ! ô toi qui peux tout sur mon être, apprends-moi à supporter cet état affreux, ou change-le, ou fais-moi mourir ! Je voyais les douleurs que m’apprêtait la fortune et m’en consolais en y voyant tes plaisirs ; j’ai appris à braver les outrages du sort, mais les tiens ! qui me les fera supporter ? La vallée que tu fuis pour me fuir, le prochain retour de ton amant, les intrigues de ton indigne sœur, l’hiver qui nous sépare, mais maux qui s’accroissent, ma jeunesse qui fuit de plus en plus, tandis que la tienne est dans sa fleur, tout se réunit pour m’ôter tout espoir ; mais rien n’est au dessus de mon courage que tes mépris. Avec la consolation du cœur, je dédaignerais les plaisirs des sens, je m’en passerais au moins ; si tu me plaignais, je ne serais plus à plaindre. Aide-moi, de grâce, à m’abuser moi-même ; mon cœur affligé ne demande pas mieux ; je cherche moi-même sans cesse à te supposer pour moi le plus tendre intérêt que tu n’as plus. Je force tout ce que tu me dis pour l’interpréter en ma faveur ; je m’applaudis de mes propres douleurs quand elles semblent t’avoir touchée ; dans l’impossibilité de tirer de toi de vrais signes d’attachement, un rien suffit pour m’en créer de chimériques. À notre dernière entrevue, où tu déployais de nouveaux charmes, pour m’enflammer de nouveaux feux, deux fois tu me regardas en dansant. Tous tes mouvements s’imprimaient au fond de mon âme ; mes avides regards traçaient tous tes pas ; pas un de tes gestes n’échappait à mon cœur, et, dans l’éclat de ton triomphe, ce faible cœur avait la simplicité de croire que tu daignais t’occuper de moi. Cruelle, rends-moi l’amitié qui m’est si chère ; tu me l’as offerte ; je l’ai reçue ; tu n’as plus droit de me l’ôter. Ah ! si jamais je te voyais un vrai signe de pitié ; que ma douleur ne te fût point importune ; qu’un regard attendri se tournât sur moi ; que ton bras se jetât autour de mon cou ; qu’il me pressât contre ton sein ; que ta douce voix me dît avec un soupir : Infortuné ! que je te plains ! oui, tu m’aurais consolé de tout ; mon âme reprendrait sa vigueur, et je redeviendrais digne encore d’avoir été bien voulu de toi…

( Jean-Jacques Rousseau, Lettres (1728-1778), Lausanne, La Guilde du Livre, 1959. ) - (Source image : Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Quentin de la Tour, vers 1750-1775, Musée Antoine Lécuyer / (appli) portrait de Elisabeth Françoise Sophie de la Live de Bellegarde, Comtesse de Houdetot © domaine public)
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