Lettre de Jean Jaurès à Charles Salomon

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Tu vois que je suis d'un dogmatisme à outrance !

Jean Jaurès (3 septembre 1859 – 31 juillet 1914) est une figure politique majeure de l’histoire de France, de par son engagement sans failles pour le monde ouvrier et le socialisme. Il était également un orateur incroyable. Elu député alors qu’il est seulement âgé de 25 ans, il deviendra ensuite la figure incontournable du socialisme français, dont il écrira l’histoire en 13 volumes. En plus de sa lutte pour le prolétariat, Jean Jaurès s’illustrera lors de l’Affaire Dreyfus en prenant parti pour le capitaine écroué. Le dernier combat de sa vie sera celui du pacifisme, et alors que le premier conflit mondial approche dangereusement, il sera assassiné au Café du croissant, à Paris le 31 juillet 1914. Dans cette lettre que Jaurès adresse à son ami Charles Salomon, Jaurès n’est encore qu’un étudiant préparant sa thèse.

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Je suis embarrassé pour te donner en quelques mots une idée précise de ma thèse : je voudrais démontrer, contrairement à toutes les doctrines idéalistes, que le monde extérieur, quoique perçu et transformé par notre cerveau, a hors de nous sa réalité propre et indépendante. Notre conscience renforce, éclaire toutes les impressions qui lui viennent du dehors, mais elle ne les dénature pas. Il y a hors de nous du rouge, du bleu, du violet, et, si tous les yeux qui sont ouverts au monde venaient à se fermer, il y aurait encore du rouge, du bleu et du violet.

De même pour toutes les classes de sensations qui composent le monde extérieur. De même aussi pour l’espace et pour le temps, qui ne sont pas, comme le dit Kant, des formes de notre sensibilité groupant et ordonnant pour son usage des faits sans aucun lien réel, mais des formes naturelles et essentielles de l’univers.

De même enfin pour toutes les notions de substance, d’être, de cause, qui ne sont pas des abstractions et des fictions de notre esprit, mais le sentiment immédiat, profond, de la réalité et des lois selon lesquelles elle se développe. Par là l’esprit humain peut se prononcer sur le fond, l’origine et la destinée du monde, – et la métaphysique n’est pas une chimère.

Je voudrais donner à toutes ces idées la forme d’une construction systématique, prendre la conscience de l’enfant à ses débuts, noter les idées successives qui se manifestent en elle, en assurer immédiatement la valeur et la réalité, et conduire ainsi l’enfant pas à pas, de conquête certaine en conquête certaine, à la possession réfléchie et définitive de l’ensemble des choses.

Quand une fois j’aurais ainsi ouvert à l’enfant le monde entier, quand il pourrait ouvrir les yeux et voir sans se croire le jouet des fantômes, marcher et parcourir l’espace sans douter si l’espace est un milieu imaginaire, appliquer les forces de sa raison et rechercher les causes des faits et des êtres sans asservir arbitrairement un univers décousu et inintelligible aux lois de sa propre pensée, l’enfant, aidé par la double lumière de la science contemporaine et des philosophes antérieurs, résoudrait les principaux problèmes de la philosophie : ce que sont les choses, ce qu’est l’esprit, ce qu’est la matière, d’où vient tout cela, où va tout cela.

Tu vois que je suis d’un dogmatisme à outrance ! Le sujet est vaste : il ne peut l’être davantage, mais il me semble qu’un travail d’ensemble ainsi conçu peut être intéressant.

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( Vincent Duclert et Gilles Candar, Jean Jaurès, Fayard, 2014 ) - (Source image : Jean Jaurès, 1904, par Nadar, © Wikimedia Commons / Jean Jaurès, Library of Congress, © Wikimedia Commons)
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