Lettre de Jean-Luc Godard à André Malraux 

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La censure, cette gestapo de l'esprit.

Deux ans avant les évènements de Mai 68, l’adaptation de La Religieuse de Diderot par Jacques Rivette est interdite à la diffusion par le gouvernement. Face à cela, et ayant déjà subi les foudres de la censure en 1964 pour Une Femme mariée, le réalisateur Jean-Luc Godard, déjà très prolifique, publie une lettre engagée pleine d’une verve cynique, adressée à André Malraux, alors Ministre de la Culture.

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6 avril 1966

Votre patron avait raison. Tout se passe à un niveau vulgaire et subalterne… Heureusement, pour nous, puisque nous sommes des intellectuels, vous, Diderot et moi, le dialogue peut s’engager à un échelon supérieur. Je ne suis pas tellement sûr d’ailleurs, cher André Malraux, que vous compreniez quelque chose à cette lettre. Mais comme vous êtes le seul gaulliste* que je connaisse, il faut bien que ma colère tombe sur vous.

Et après tout, ça tombe bien. Étant cinéaste comme d’autres sont juifs ou noirs, je commençais à en avoir marre d’aller chaque fois vous voir et de vous demander d’intercéder auprès de vos amis Roger Frey et Georges Pompidou pour obtenir la grâce d’un film condamné à mort par la censure, cette gestapo de l’esprit. Mais Dieu du Ciel, je ne pensais vraiment pas devoir le faire pour votre frère, Diderot, un journaliste et un écrivain comme vous, et sa Religieuse, ma sœur…

Aveugle que j’étais ! J’aurais dû me souvenir de la lettre** pour laquelle Denis avait été mis à la Bastille… Ce que j’avais pris chez vous pour du courage ou de l’intelligence lorsque vous avez sauvé ma Femme mariée de la hache de Peyrefitte, je comprends enfin ce que c’était, maintenant que vous acceptez d’un cœur léger l’interdiction d’une œuvre où vous aviez pourtant appris le sens exact de ces deux notions inséparables : la générosité et la résistance. Je comprends enfin que c’était tout simplement de la lâcheté…

Si ce n’était prodigieusement sinistre, ce serait prodigieusement beau et émouvant de voir un ministre UNR en 1966 avoir peur d’un esprit encyclopédique de 1789…

Rien d’étonnant à ce que vous ne reconnaissiez plus ma voix quand je vous parle, à propos de l’interdiction de Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, d’assassinat. Non. Rien d’étonnant dans cette lâcheté profonde. Vous faites l’autruche avec vos mémoires intérieures. Comment donc pourriez-vous m’entendre, André Malraux, moi qui vous téléphone de l’extérieur, d’un pays lointain, la France libre ?

(Un post-scriptum précise : « Lu et approuvé par François Truffaut, obligé de tourner à Londres, loin de Paris, Fahrenheit 451, température à laquelle brûlent les livres. »)

*En 1966, Charles De Gaulle est Président de la République française.

**Diderot, Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient.

GODARD Jean-Luc, "Lettre ouverte à André Malraux, ministre de la Kultur", Le Nouvel Observateur
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3 commentaires

  1. Chérif Lamin

    Voici une lettre engagée écrit avec une telle prouesse et adressée à un ministre portant la motion d’une protestation sévère contre la censure. Et bien ! Bravo.

  2. Arthur Herman

    Au lieu d’interdire, il serait convenable de prévenir les lecteurs et les auditeurs en situent les produits intellectuels suivant une catégorie pré établie. Je sais qu’a la venue des films pornos à la fin de la guerre, le public était avertit. Personnellement, je n’aurai pas souhaiter que l’on me voit dans une salle, aussi je n’y allais pas. Point. Par contre, j’ai apprécié les photos que j’appelais les TV-girls.
    Arthur

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