Lettre de Jean Racine à Madame de Maintenon

2

min

Voilà tout mon jansénisme.

Jean Racine (22 décembre 1639 – 21 avril 1699), dramaturge classique et auteur des tragédies célébrissimes Phère, Andromaque et Britannicus, entre autres exemples, était orphelin. Sous la protection de son grand-père maternel, le jeune Racine a donc été élevé aux petites écoles de Port-Royal, un célèbre couvent parisien (celui-là même dont était proche Blaise Pascal) dont l’excellence de l’enseignement n’est plus à démontrer. Port-Royal était un lieu d’implantation de la pensée dite janséniste en France, c’est-à-dire d’une doctrine théologique issue de la lecture de Saint-Augustin, innovation doctrinale condamnée par Rome et la Sorbonne à partir des années 1650. Quand Racine écrit cette lettre, à la toute fin de sa vie, il s’est déjà brouillé et réconcilié avec les jansénistes qui sont persécutés par le pouvoir royal. La lettre montre qu’il refuse de prendre parti.

A-A+

À Marly, le 4 mars [1698]

J’avais pris la liberté de vous écrire, Madame, au sujet de la taxe qui a si fortement dérangé mes petites affaires ; mais n’étant pas content de ma lettre, j’avais simplement dressé un mémoire, dans le dessein de vous faire supplier de le présenter à Sa Majesté.
M. le maréchal de Noailles s’offrit généreusement de vous le remettre entre les mains, et n’ayant pu trouver l’occasion de vous parler, le donna à Monsieur l’Archevêque, qui peut vous dire si je lui en avais seulement ouvert la bouche, et si, depuis deux mois, j’avais même eu l’honneur de [le] voir.

Au bout de quelques jours, comme je n’avais aucunes nouvelles (sic) de ce mémoire, je priai Mme la comtesse de Gramont, qui allait avec vous à Saint-Germain, de vous demander si le Roi parlait d’ôter à ces pauvres filles le peu qu’elles ont de bien, pour subvenir aux folles dépenses de l’abbesse de Port-Royal de Paris. Pouvais-je, sans être le dernier des hommes, lui refuser mes petits secours dans cette nécessité ? Mais à qui est-ce, Madame, que je m’adressai pour la secourir ? J’allai trouvé le Père de la Chaise, et lui représentai tout ce que je connaissais de l’état de cette maison, tant pour le temporel que pour le spirituel. Je n’ose pas croire que je l’ai persuadé ; mais du moins il parut très content de ma franchise, et m’assura, en m’embrassant, qu’il serait toute sa vie mon serviteur et mon ami. Heureusement j’ai vu confirmer le témoignage que je leur avais rendu, par celui du grand vicaire de Monsieur l’Archevêque, par celui de deux religieux bénédictins qui furent envoyés pour visiter cette maison, et dont l’un était supérieur de Port-Royal de Paris, et enfin par celui des confesseurs extraordinaires qu’on leur a donnés, tous gens aussi éloignés du jansénisme que le ciel l’est de la terre.
Ils en sont revenus en disant, les uns qu’ils avaient vu des religieuses qui vivaient comme des anges, les autres qu’ils venaient de voir le sanctuaire de la religion. Monsieur l’Archevêque, qui a voulu connaître les choses par lui-même, n’a pas caché qu’il n’avait point de filles dans son diocèse, ni plus régulières, ni plus soumises à son autorité.
Voilà tout mon jansénisme. J’ai parlé comme ces docteurs de Sorbonne, comme ces religieux, et enfin comme mon archevêque.

Du reste, je puis vous protester devant Dieu que je ne connais ni ne fréquente aucun homme qui soit suspect de la moindre nouveauté. Je passe ma vie le plus retiré que je puis dans ma famille, et ne suis pour ainsi dire dans le monde que depuis que je suis à Marly. Je vous assure, Madame, que l’état où je me trouve est très digne de la compassion que je vous ai toujours vue pour les malheureux. Je suis privé de l’honneur de vous voir ; je n’ose presque plus compter sur votre protection, qui est pourtant la seule que j’ai tâché de mériter. Je cherchais du moins ma consolation dans mon travail ; mais jugez quelle amertume doit jeter sur ce travail la pensée que ce même grand prince dont je suis habituellement occupé me regarde peut-être comme un homme plus digne de sa colère que de ses bontés.

Je suis, avec un profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

Racine.

racineboileaulettreamitie

( Nicolas Boileau, Jean Racine, Lettres d'une amitié, Correspondance 1687-1698, Paris, Bartillat, 2001. ) - (Source image : Jean Racine, portrait du 19ème siècle © domaine public)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :