Lettre de Jean Racine à Nicolas Boileau

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Pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique.

Jean Racine (22 décembre 1639 – 21 avril 1699) est l’un des plus beaux fleurons du théâtre classique, avec des pièces inspirées de l’Antiquité comme Andromaque, Britannicus ou encore Bérénice. Contemporain de Molière, il est son alter-ego de génie en matière de tragédie. Dans cette lettre à Boileau, autre éminent représentant du classicisme intellectuel et artistique français, le dramaturge ironise contre les critiques que les jésuites formulent à l’encontre de son théâtre. La pièce Santolius pœnitens qu’il évoque n’était pas de son fait, mais de celui de son ami Jean Boivin de Villeneuve ; il s’agit d’une moquerie contre le grand Arnaud.

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4 avril 1696

À Versailles,

Je suis très obligé au Père Bouhours de toutes les honnêtetés qu’il vous a prié de me faire de sa part et de la part de sa Compagnie. Je n’avais point encore entendu parler de la harangue de leur régent de troisième : et comme ma conscience ne me reprochait rien à l’égard des jésuites, je vous avoue que j’ai été un peu surpris d’apprendre que l’on m’eût déclaré la guerre chez eux. Vraisemblablement, ce bon régent est du nombre de ceux qui m’ont très faussement attribué la traduction du Santolius pœnitens, et il s’est cru engagé d’honneur à me rendre injures pour injures. Si j’étais capable de lui vouloir quelque mal et de me réjouir de la forte réprimande que le P. Bouhours dit qu’on lui a faite, ce serait sans doute pour m’avoir soupçonné d’être l’auteur d’un pareil ouvrage ; car pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique.
Il y a longtemps que Dieu m’a fait la grâce d’être assez peu sensible au bien et au mal qu’on en peut dire, et de ne me mettre en peine que du compte que j’aurai à lui rendre quelque jour. Ainsi, Monsieur, vous pouvez assurer le P. Bouhours et tous les jésuites de votre connaissance que je suis bien loin d’être fâché contre le régent qui a tant déclamé contre mes pièces de théâtre, peu s’en faut que je le remercie et d’avoir prêché une si bonne morale dans leur collège, et d’avoir donné à sa compagnie de marquer tant de chaleur pour mes intérêts ; et qu’enfin, quand l’offense qu’il m’a voulu faire serait plus grande je l’oublierais avec la même facilité, en considération de tant d’autres Pères, dont j’honore le mérite, et surtout en considération du R. P. de La Chaise, qui me témoigne tous les jours mille bontés, et à qui je sacrifierais bien d’autres injures.
Je vous prie de croire que je suis entièrement à vous.

Racine.

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( Nicolas Boileau, Jean Racine, Lettres d'une amitié, Correspondance 1687-1698, Bartillat, 2001 ) - (Source image : Portrait de Racine, 19th century / Portrait of Nicolas Boileau (1636-1711) par Santerre © Creative Commons)
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