Lettre de Jean Renoir à Robert Hakim

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Je vais indiquer et tenter d'expliquer les grandes lignes selon lesquelles nous pourrions établir un scénario de Madame Bovary.

Jean Renoir (15 septembre 1894 – 12 février 1979) est le second fils du célèbre peintre Auguste Renoir (25 février 1841 – 3 décembre 1919). Bien que l’image restera un des fils directeurs de sa carrière, c’est dans un autre domaine que celui de son père que l’artiste brillera : le cinéma. Réalisateur et scénariste, il signera bon nombre de chefs-d’œuvre tel que La Grande Illusioni mettant en scène un Jean Gabin magistral.

Dans cette lettre qu’il adresse à Robert Hakim, ami et collaborateur, Jean Renoir exprime sa volonté d’adapter le roman à scandale Madame Bovaryi. Il y évoque sa volonté de faire ressortir la morale du livre différemment de Gustave Flaubert, le medium y étant autre. Il est facile d’imaginer que la réponse de son ami producteur fut positive puisque les aventures de l’indomptable Emma seront portées aux écrans en 1933. La recherche constante de théâtralité que Renoir recherchait ne remportera malheureusement pas un franc succès. D’autres, tel que Sophie Barthes cette année, se risquent toujours à adapter le « grand roman » ; qu’en sera-t-il ?

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8 juin 1946

Cher Robert,

Conformément à la décision dont nous sommes convenus après notre entrevue avec Mr. Joseph Breen, je vous écris cette lettre dans laquelle je vais indiquer et tenter d’expliquer les grandes lignes selon lesquelles nous pourrions établir un scénario de Madame Bovary.

 

Le premier point que je souhaite souligner est la nécessité de suivre le livre de Flaubert avec une fidélité absolue ; pourtant, comme le sujet est très vaste — d’un champ beaucoup plus étendu que celui habituellement traité dans un film — je pense que nous pouvons, sans prendre de liberté avec l’histoire, faire ressortir avec force certains points et en laisser d’autres dans l’ombre.

Nous devons également tenter de tirer une morale des expériences émotionnelles de l’infortunée Emma. Flaubert y parvient fort bien par le biais du roman car il profite pleinement du commentaire et de la description. Un film étant limité au dialogue et à la photographie, il nous faut trouver un autre moyen pour mettre en évidence cette morale.

Pour commencer, j’insisterai sur l’éducation d’Emma et certains faits qui ont formé son caractère : l’erreur profonde commise par son père en l’envoyant dans un collège à la mode, où elle fut en contact avec des filles beaucoup plus riches qu’elle, coudoyant ainsi un monde qui était loin d’être le sien ; c’est là aussi qu’elle a appris à mépriser son père, un simple fermier normand. J’aimerais insister sur ses rêves, les livres qu’elle lit et aussi, peut-être, l’aspect superficiel de son sentiment religieux. Avec l’aide de ces éléments, je pourrais peut-être commencer à élaborer un film sur une base solide — et on ne peut plus familière au public. Le refus d’affronter les faits et de voir la vie telle qu’elle est constitue une erreur courante chez les jeunes filles d’aujourd’hui. Et en Amérique en particulier, si tant de femmes passent d’un divorce à un autre et mènent pour finir une vie extrêmement malheureuse, c’est parce que, comme Emma Bovary, elles perdent leur temps à poursuivre un idéal impossible, d’autant plus impossible et inaccessible qu’il n’existe que dans leur imagination.

Pour montrer en pleine lumière l’erreur fondamentale de Madame de Bovary, j’aimerais que l’acteur qui joue le rôle du mari soit un homme d’apparence normale qui, outre ses grandes qualités ­ — il a bon cœur et c’est une bonne nature — donne l’impression d’être homme d’intelligence normale. En mariant Emma à un vieux barbon, qui serait affreux et stupide au dernier degré, il me semble qu’on détruirait le message à portée morale que j’aimerais faire passer par l’intermédiaire de ce film. Un mari aussi répugnant suffirait largement, aux yeux de la majorité de notre public, à absoudre Madame Bovary de toute faute. Je veux montrer que l’erreur d’Emma vient d’elle, qu’elle est sa propre victime, son pire ennemi ; et que si sa vie avait été bâtie sur des principes plus sains, elle aurait été parfaitement heureuse avec son mari.

Je ne puis vous donner une idée claire d’une intrigue pour le film tant que je n’ai pas écrit le scénario, mais je puis vous dire maintenant que la direction qui me paraît la meilleure est celle donnée par l’auteur lui-même, à la différence que tout devrait être vu ou plutôt ressenti par Emma et de son point de vue. Le roman nous donne une description générale dans laquelle l’héroïne n’est qu’un des éléments. Flaubert dissèque Emma et l’explique à la manière d’un chirurgien qui analyse un cadavre au cours d’une leçon d’anatomie. Au lieu que le public contemple son cas d’un œil froid, j’aimerais qu’il participe plus intimement à l’expérience de cette femme et, ce faisant, qu’il éprouve plus profondément les conséquences désastreuses de son erreur.

[…]

Je vous prie de ne voir dans cette lettre, Robert, que l’expression hâtive de ma première réaction. Tout ce que j’ai dit doit être revu et discuté. Néanmoins, j’espère que ce premier effort de ma part sera satisfait pour vous.

Cordialement vôtre,

Jean Renoir.

( Jean Renoir, Correspondance 1913-1978, Plon, 1998 ) - (Source image : http://www.unifrance.org/annuaires/personne/128285/jean-renoir)
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