Lettre de Jean Vilar à Gérard Philipe

3

min

Il faut céder parfois au cœur mais loin des hommes et des femmes que l’on dirige, et qui vous croiraient faible. J’allais penser à vous loin de vous.

En 1951, Jean Vilar est nommé à la tête du palais de Chaillot par Jeanne Laurent, alors directrice des spectacles au ministère de l’Education. Immédiatement, Vilar redonne au lieu son nom originel de Théâtre National Populaire, celui-là même que Firmin Gémier lui avait attribué lors de sa création en 1920. Dix-huit mois après sa nomination, il fait part à Gérard Philipe, son grand ami de toujours, de la joie que représente pour lui la direction du théâtre et de son équipe.

A-A+

Lundi de Pâques 53 [6 avril]

Mon cher Gérard,

Tu ne seras jamais aussi heureux que je l’ai été hier, dimanche de Pâques. Le théâtre désert, le matin, j’entre dans mon bureau. Un magnifique œuf de Pâques (50 cm de haut) dressé sur ma table, aux armes (si j’ose dire) du T.N.P. Voulant le partager avec tous, je décide de l’ouvrir le lendemain. A minuit, Rozan venue assister à Danton répétition me dit : « Mais vous ne l’avez pas ouvert. » — « Non » — « Je crois que ce qui est à l’intérieur vous fera plus de plaisir encore ».

J’ouvre donc et, pliés dans une affiche T.N.P. je trouve les contrats signés pour l’an prochain de : Deschamps, Wilson, Sorano, Darras, Besson, Saveron, Rouvet, Le Marquet, Moulinot, Monique, Mollien, Dasque, Riquier (excellent dans Meurtre et dans Danton), Ivernel ; une lettre d’engagement émouvante de Jarre (qui finit aujourd’hui sa clinique) (« Au moment où quelques uns quittent l’équipe « Vilar » je voudrais simplement vous remercier et vous dire avec tout ce que cela comporte de responsabilités, d’admiration et d’amitié : « Vous pouvez toujours compter sur moi ! L’équipe tient bon ! »).

Je continue : contrats signés de Arnaud, Hatet, Minazzoli, Schlesser, Coussonneau, Collet, de Kerday, Magnat, Blancheteau (excellent travailleur pour les Sociétés et services de location) Marionnet (notre Perdican comptable).

À ces contrats étaient jointes des lettres émouvantes d’attachement simple et direct d’Augereau, Fouquet, Manchion, Rozan, Venuat, Fresnac, Patry (« au T.N.P. depuis un an, j’espère rester longtemps encore sous votre direction et vous aider de mes faibles moyens dans l’œuvre que vous avez entreprise. La saison prochaine me verra fidèle au poste en tels endroits qu’il me [sic] plaira de m’envoyer. Votre tout dévoué Patry »)

Demangeat (« Il n’y a pas de contrat C. Demangeat dans le tas. Pas de contrat écrit. Il y en a un autre : celui de l’amitié et de l’admiration sans réserve pour le travail déjà fait. La Direction du T.N.P. peut être sûre que je serai avec elle pour la saison à venir et j’espère encore longtemps après. Très sincèrement dévoué Demangeat »).

J’ai encore beaucoup de choses à faire dans la vie et courir l’aventure de la scène, comme toujours, certes. Mais ces faits, ces témoignages-là sont le plaisir dru, fort, de la vie.

À 20 ans, j’étais pauvre et le théâtre me rejetait.

À 30 ans, j’étais malade et le théâtre se moquait de moi et ne m’acceptait toujours pas.

A 31 ans, j’ai rencontré Andrée et puis… les enfants.

À 40 ans, j’ai trouvé une équipe d’hommes et d’ouvriers. Ma vie est belle.

Cette affection, que je sens autour de moi depuis dix-huit mois, tu as cru souvent que je n’y prenais pas garde. Et Léon, qui me connaît, et Andrée, le croient aussi. C’est une belle erreur. Je sais trop que l’affection, le temps, les chances que j’ai offerts à certains m’ont été payés en retour par des sottises criminelles. J’ai dû ne plus voir que l’ensemble, l’idée de ce théâtre que nous aimons. Et l’idée est une chose abstraite. Il faut céder parfois au cœur mais loin des hommes et des femmes que l’on dirige, et qui vous croiraient faible. J’allais penser à vous loin de vous.

Je t’aime bien, Gérard, et je sais que tu m’aimes bien. La tâche continue et elle continuera après nous tous.

Ton Vilar

Ah ! j’allais oublier. Maria (à qui je proposais Émilie) m’a dit : « De toutes les femmes de Corneille, c’est Chimène que j’aimerais jouer ». Il me semble qu’il le faudrait. Ton avis. Elle voudrait avec justesse beaucoup répéter.

( Jean Vilar – Gérard Philipe. J’imagine mal la victoire sans toi… Lettres, notes et propos. 1951-1959, Maison Jean Vilar 2004 ) - (Source image : http://2.bp.blogspot.com/-mSHdsO5zLsA/TXss3FY8NBI/AAAAAAAADwc/gr_hbDo7hzA/s400/gc3a9rard-philipe-en-compagnie-de-jean-vilar-fondateur-du-festival-davignon.jpg)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :