Lettre de Jim Jarmusch à John Cassavetes

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Dès que le film commence, il m’apporte la vision d’un monde tout autre, je me sens perdu.

Jim Jarmush, cinéaste et musicien américain est l’un de ces artistes pour lesquels le 7ème art est semblable à la poésie. Dead Man, Only lovers lef alive et Down by law sont autant de ses films qui prônent la beauté peu importe le domaine dans lequel ils sont ancrés.

Cette année, le cinéaste est nominé au festival de Cannes pour son dernier film Paterson. Cette fois encore Jim Jarmush s’attaque à l’errance et aux rencontres fortuites pour narrer le périple d’un chauffeur de bus du New Jersey, poète à ses heures perdues. Dans cette lettre qu’il adresse à John Cassavetes, l’essence de ce qu’est pour lui le cinéma ressort, nous permettant de comprendre davantage sa façon d’envisager le 7ème art.

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[sans date]

Je ressens une étrange sensation d’anticipation lorsque je suis sur le point de regarder l’un de vos films. Peu importe si je l’ai déjà vu auparavant  ou non (je les ai au moins tous vus plusieurs fois), je continue d’éprouver ce sentiment. Comme le fan ou bien le réalisateur (il n’y pas réellement de différence pour moi), j’anticipe toujours une explosion d’inspiration. Je veux un éclaircissement formel. Je veux que les conséquences secrètes d’un faux raccord me soient révélées. Je veux savoir comment la dureté des angles de la caméra ou encore le grain du film peuvent faire partie de l’équation émotionnelle. Je veux apprendre de l’interaction de ces performances, de l’atmosphère de la lumière et des différents lieux de tournage

Mais le fait est que : dès que le film commence, il m’apporte la vision d’un monde tout autre, je me sens perdu. Les expectations d’une explication définie s’évaporent. Je me retrouve alors dans le noir, seul. Les êtres habitent alors ce monde à l’intérieur de l’écran. Eux aussi semblent perdus, seuls. Je les regarde. J’observe le moindre détail de leurs mouvements, de leurs expressions, de leurs réactions. J’écoute avec attention ce que chacun dit à l’autre, les contours effilochés du ton de la voix d’un des personnages, la sottise cachée derrière le rythme du discours d’un autre. Je ne pense alors plus au jeu. J’ai oublié le dialogue.  J’ai oublié la caméra.

Cette conscience de vos films que j’anticipe est finalement remplacée par une autre qui n’invite pas à l’analyse ou à la dissection, seulement à l’observation et à l’intuition. Tout devient clair pour moi grâce aux nuances subtiles de la nature humaine plutôt que par la construction même d’une scène.

Vos films traitent de l’amour, de la confiance et de la méfiance, de l’isolement, de la joie, de la tristesse, de l’extase et de l’idiotie. Ils traitent de l’agitation, de l’ivresse, de la résistance et de la luxure, mais également d’humour, d’entêtement, d’incompréhension et de peur. Mais la plupart du temps, c’est de l’amour dont ils parlent, nous emmenant bien plus loin et plus en profondeur que n’importe quelle forme narrative. Et oui, vous êtes un grand réalisateur, l’un de mes préférés. Mais ce que vos films mettent en lumière d’une manière si poignante, c’est que le celluloïd est une chose et que la beauté, l’étrangeté et la complexité de l’expérience humaine en est un autre.

John Cassavetes, je vous tire mon chapeau, le tenant près de mon cœur.

( http://bit.ly/1qtVoTG ) - (Source image : Jim Jarmusch au Festival de Cannes, 2013, Olivier06400, © Wikimedia Commons / John Cassavetes dans le rôle de Johnny Staccato dans le programme télévisé du même nom, 20 août 1959, NBC Television, © Wikimedia Commons)
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