Lettre de John Steinbeck à Bo Beskow

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C'est étrange que la tristesse ne grandisse pas forcément avec l'âge.

John Steinbeck (27 février 1902 – 20 décembre 1968) est un écrivain américain, auteur de chefs d’œuvres majeurs de la littérature mondiale comme Les Raisins de la colère, Des souris et des hommes, sur la Californie rurale des années 1930, ou encore La Perle. Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1962.

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28 décembre 1948

Cher Bo,

j’ai reçu ton gentil télégramme et je t’en remercie. J’aurais dû venir passer Noël à tes côtés, mais je suis trop fauché. Le réveillon de Noël en solitaire était un mauvais moment à vivre. Il y a peu de chances que ça puisse être pire à l’avenir.
J’ai l’impression de passer à quelque chose de précieux avec mes enfants qui grandissent. Ce n’est peut-être pas important, mais je me sens floué. Le texte sur lequel je travaillais s’en est allé en morceaux lui aussi. En partie à cause de Noël je suppose, et en partie parce que mes yeux ont besoin de soins (ça, j’en suis sûr). Je pense que j’ai besoin de lunettes pour écrire et pour lire. Les maux de tête, les nausées, et d’autres choses pourraient venir de ma fatigue oculaire.

C’est drôle que j’ai dû donner dans l’austérité cette année. Mais j’essayais de me rappeler du bon temps. J’ai eu Carole au téléphone, cela dit je ne l’ai pas vue. Elle a l’air comme avant, elle va bien, mais comme avant.

C’est étrange que la tristesse ne grandisse pas forcément avec l’âge. J’ai le souvenir de tristesses écrasantes quand j’étais enfant, probablement pires que tout ce que j’ai ressenti depuis, parce qu’elles venaient comme d’un trou noir et que je n’y voyais aucune explication. Les choses qui étaient noires était bien noires, et les choses blanches étaient aveuglantes.
Aujourd’hui je ne crois pas que le monde va être détruit par des bombes ou des idéologies d’aucune sorte. Le monde a toujours été pris dans un processus de décomposition et de renaissance.

Je dois finir mon texte et j’aimerais prendre un bon départ sur mon livre. Peut-être que quand il sera commencé, je serai capable de travailler dessus n’importe où, et que Stockholm sera un bon endroit pour en faire une partie. Ou peut-être chez toi, dans le Sud, avec une jolie blonde. Mon amour des corps et des émotions des femme ne va pas en diminuant. Il grandit même à mesure que j’en sais plus sur le général et que je me laisse moins aveugler par le particulier. […]

Et comme j’aurais aimé pouvoir être avec vous tous, avec un pichet de vin et une assiette de harengs ! C’est vraiment très bien, le hareng. Je finirai demain, on dirait qu’un invité arrive (voir plus bas)

Le lendemain : j’avais raison, c’était un invité. Ce matin, j’ai pris une décision très importante. Je vais passer le Nouvel An à Los Angeles. Je vais descendre demain, et je reprendrai la route le 2 janvier. Ça fera un changement de rythme. Je vais boire beaucoup et faire l’amour avec de très jolies femmes. Je m’en fous si elles ne sont pas très brillantes. Pour un moment, je vais m’en contenter. Je dois m’arrêter là. La poste va détester tous ces timbres. Ça leur fait plus de travail de les annuler.

C’est tout pour le moment. Bonne année à nous deux.

Amitiés à tous,

John

( Ellaine Steinbeck, Robert Wallstein (dir.), Steinbeck, A Life in Letters, Penguin Books, 1989 © Traduction DesLettres.fr ) - (Source image : John Steinbeck, Flickr.com, domaine public)
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