Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Bernard

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Ce que Dieu a voulu de plus beau après la sainteté, c'est l'art.

Au début de janvier 1891, l’écrivain J-K. Huysmans écrit à Émile Bernard pour louer l’art. En effet, quel meilleur interlocuteur qu’un peintre reconnu au sein de l’école de Pont-Aven, qui est aussi l’ami des plus grands artistes de l’époque, comme Gaughin, Van Gogh et Cézanne ? La lettre suivante montre que Huysmans n’est en rien le décadent caricatural (et très drôle !) dont il fait le portrait à travers le personnage de Des Esseintes dans son chef d’œuvre À Rebours (1884) ; au contraire, il est empreint d’une profonde religiosité, qui ne fera que s’exprimer davantage dans la suite de sa production littéraire.

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3 janvier 1891

Cher Monsieur,

Merci de votre suggestive et vivante lettre. Elle me prouve, hélas, qu’à l’étranger comme en France, l’art est pour le prêtre une sorte de péché, et que partout les persécutions commencent, quand l’on veut tenter de sortir de l’ornière creusée par la rue Saint-Sulpice.

Il est consolant de se dire ceci : ce que Dieu a voulu de plus beau après la sainteté, c’est l’art. Or, il a toujours voulu que ses saints soient injuriés, trahis par les leurs, et il a renversé un peu de cette bonne et dure loi sur les artistes chrétiens. Et le fait est que les insultes venant des libres-penseurs sont sans portée et n’atteignent pas, tandis que celles venant des catholiques mêmes, de ceux qui devraient vous soutenir sont plus douloureuses et plus novices.
Il faut se dire cela pour ne pas s’irriter devant l’imbécillité de ces gens ! Ils sont prévus là-haut, tolérés, parce qu’ils sont utiles. Au fond, c’est un grand honneur pour l’art de pouvoir se rapprocher, au moins par ce point, de la sainteté !

Vous avez, je crois, absolument raison en ce qui concerne un concept d’art. Le rêve, ce serait le bâtiment, acte de foi d’une âme, et jailli d’une seule âme représentant en somme toutes les autres, tout en restant sienne et s’affirmant par des liturgies différentes et pourtant la même, l’architecture, la sculpture, la peinture, le vitrail conçu par le même. L’architecte faisant tout en somme ; mais la difficulté est immense, elle fut résolue pourtant, en Italie déjà — mais je crois qu’en ce temps les catholiques étaient moins bêtes. Le virus de la laideur ne les tenait pas encore.

Avez-vous connu à Paris une âme blanche, extraordinaire, un peintre de grand talent : le petit Charles Dulac ? Il vient de mourir, hélas ! et c’est une terrible perte. Celui-là était à la fois un artiste et un saint. Il vivait dans les couvents franciscains d’Italie et il est revenu juste en France pour mourir. Il devait partir avec moi à Ligugé où nous allions commencer une colonie d’artistes chrétiens, oblats bénédictins, à l’ombre du vieux cloître qui y existe. C’est un coup terrible et l’année commence dans la tristesse et dans le noir.

Qu’adviendra-t-il de cette fondation ? Je n’en sais plus rien. Des choses très providentielles avaient amené cela presque contre mon gré, si j’osais dire — quelques amis et moi avons mis là-dedans tout le peu que nous possédons, pendant faire la volonté du bon Dieu. Nous cesserons la tâche, c’est à Lui à faire le reste ! à nous donner de quoi subsister, à assurer le recrutement, à nous permettre de bâtir. Nous avons au moins l’aide spirituelle, car le pape vient de promulguer un bref poussant à l’oblature de saint Benoît, au ressuscitement de cette institution du plein Moyen Âge, depuis si longtemps perdue.

Ensuite, n’est-ce pas vrai ? toutes les œuvres existent dans l’Église, sauf celle-là — le cloître hors clôture d’artistes religieux. La vie artistique mêlée à la vie liturgique, et mystique — oui, mais que d’années avant que rien puisse fonctionner réellement, car tout est à faire et le diable s’en mêle. Un terrain que nous devions acheter se hérisse soudain de difficultés communales, et tout est depuis des mois ainsi.

Il est juste d’avouer qu’à un point de vue, cela est bon. On ne crée rien sans épreuves. — L’expérience est là — toute œuvre que Dieu permet est sujette aux plus extraordinaires tribulations.

Mais je vous ennnuie avec toutes ces lamentables histoires qui me turlupinent. Que je vous souhaite au moins pour vous, pour les vôtres, un peu de bonne santé corporelle — ce qui est beaucoup ici-bas — et plus de paix d’âme — ce qui vaut mieux, s’il est possible.

Bien à vous, cher Monsieur

couvjkh

( Lettres à Emile Bernard, préface de Caroline de Mulder, Éditions du Sandre, 2004 ) - (Source image : Joris-Karl Huysmans, 1895 / Joris-Karl Huysmans, photographed by Dornac / Émile Bernard, Self-portrait with portrait of Gauguin (1888) (detail), musée Van Gogh © Wikimedia Commons)
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