Lettre de Jourdan Anderson à son ancien maître, P.H. Anderson

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Il y aura certainement un jour de jugement pour celui qui gruge ses travailleurs de leurs paies.

L’histoire ne manque pas de pas de sel, même dans ses épisodes les plus terribles. M. Anderson, esclave affranchi, reçoit de son ancien maître une proposition de revenir travailler chez lui. Avisé et contenant une rage infinie, il répond cette lettre cinglante qui vaut pour l’ensemble des anciens esclaves : plus jamais !

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Le 22 août 1865

Monsieur :

J’ai reçu votre lettre. Je suis heureux de constater que vous n’avez pas oublié Jourdan et que vous voudriez que je revienne travailler pour vous, me promettant de me traiter mieux que quiconque ne saura jamais me traiter. J’ai toujours douté de votre sincérité. J’ai cru que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps pour avoir hébergé des rebelles. Je présume qu’ils ignorent que vous êtes allé chez le colonel Martin assassiner un soldat blessé de l’Union qui se rétablissait dans la grange.

Bien que vous m’ayez tiré dessus par deux fois avant que je ne m’enfuie, je ne vous ai jamais voulu de mal, et je suis content de vous savoir en vie. Cela me ferait vraiment du bien de revoir la chère maison, de revoir Mlle Mary et Mlle Martha, et Allen, Esther, Green et Lee. Dites-leur que je les embrasse tous. Dites-leur que j’espère que nous nous reverrons dans un monde meilleur, à défaut de nous revoir dans celui-ci. Je serais revenu volontiers vous voir tous lorsque je travaillais à l’hôpital de Nashville si l’un des voisins ne m’avait dit qu’Henry n’attendait que cette occasion pour m’éliminer…

Je suis particulièrement curieux de savoir ce qu’est cette unique opportunité que vous tenez tant à m’offrir. Je ne me plains pas ici. Je gagne vingt-cinq dollars par mois, avec des victuailles et des vêtements. J’ai une maison confortable pour Mandy – tout le monde l’appelle Madame Anderson – et les enfants – Milly, Jane et Grundy – vont à l’école et sont très studieux. L’institutrice dit que Grundy a tous les atouts pour être un bon pasteur. Ils vont au catéchisme et Mandy et moi allons régulièrement à l’église. Nous sommes respectés. Parfois, nous surprenons certaines personnes dire de nous : « ces hommes de couleur étaient esclaves au Tennessee ». Les enfants en sont blessés ; mais je leur explique qu’au Tennessee, ce n’est pas une honte d’être l’esclave du colonel Anderson. De nombreux Noirs en auraient été fiers, comme je l’étais moi-même.

Si dans votre prochaine lettre vous vouliez bien me dire quel traitement vous entendiez me proposer, je serais mieux placé pour décider si oui ou non je devrais revenir travailler pour vous… Pour ce qui est de la liberté que vous me promettez, je n’en ai pas besoin. J’ai obtenu mes papiers d’émancipation en 1864 du Provost-Marshal-General du Département de Nashville. Mandy me dit qu’elle ne retournerait jamais sans la preuve de ce que vous êtes disposé à nous traiter de façon juste et bien ; aussi, avons-nous décidé de vous mettre à l’épreuve de la sincérité en vous demandant de nous envoyer la rétribution du travail que nous avons fait pendant ces nombreuses années où nous étions à votre service. Cela nous ferait oublier et pardonner les vieilles humiliations pour ne voir que votre justice et votre amitié à venir.
Je vous ai fidèlement servi pendant trente-deux ans, et Mandy vous a servi pendant vingt ans. À raison de vingt-cinq dollars le mois pour moi et de deux dollars par semaine pour Mandy, nos avoirs s’élèveraient à onze mille six cent huit dollars. Ajoutez à cela les intérêts et déduisez-en ce que vous avez dépensé pour nous en vêtements, pour mes trois visites chez le docteur, pour la dent arrachée à Mandy, et envoyez-nous le reliquat qui nous revient. Veuillez nous faire parvenir l’argent par  Adams’s Express, à l’attention de l’honorable V. Winters de Dayton (Ohio). Si vous refusez de nous payer pour des services fidèlement rendus dans le passé, alors, nous ne pourrons pas croire à votre promesse de bonne foi prochaine.

Nous voulons bien croire que le Bon Créateur vous a ouvert les yeux aux souffrances que vos pères et vous avez infligées à mes pères et à moi en nous faisant travailler sans rémunération pour vous pendant des générations. Ici, je reçois mes gages chaque samedi, alors qu’au Tennessee, jamais aucun Nègre n’a reçu un jour de paie de plus qu’une vache ou un cheval.

Il y aura certainement un jour de jugement pour celui qui gruge ses travailleurs de leurs paies.

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12 commentaires

  1. Kim

    une mémoire intacte apparemment, une franchise et une fierté constante, quelle maîtrise de soi par rapport à cette violence permanente qu’est la traite des humains ! C’est effrayant cette façon de promettre des choses qui n’arriveront pas sans scrupule aucun.

  2. HERRERA EVELYNE

    Quelle belle lettre !!! Quel Homme extraordinaire, prêt à pardonner pour peu qu’on le rétribue pour 35 ans, et 20 ans pour sa compagne, d’un travail certainement exténuant, sans jours de congés bien sûr,
    et sans aucun remerciement pour leur peine… Cela démontre un grand coeur et une belle àme !!!

  3. blase

    Lettre trés émouvante. Mais incroyable continuité de l’ arrogance des « maîtres » (sans scrupule) qui continuent d »employer »des femmes, des hommes et des enfants, dans des conditions et à des prix honteux (cf, par ex. le million de salariés déplacés en Europe !)

  4. flouirac nicole

    Magnifique plaidoirie de cet homme vu les conditions de son esclavage pendant toutes ces années. Emouvant mais honte à tous ces esclavagistes quels qu’ils soit. Toute mon admiration pour Jourdan Anderson.

  5. valéry

    Cette lettre est émouvante car elle montre les qualités humaines que cet homme à du développer pour survivre…
    Presque, il pourrait remercier son ex-maître pour lui avoir fait subir ces épreuves qui l’ont élevé à une dignité que son maître à perdu. Comme dans une balance, l’un s’est élevé en humanité tandis que l’autre c’est écrasé dans l’ignominie…
    De nombreuses personnes n’ont pas su ainsi sublimer leur malheur et se sont perdues dans la haine.
    Mais le malheur continue de ces êtres pour lesquels, les chances de bonheur et de survies étaient si mince était aussi un fil rouge que beaucoup on su suivre avec dignité… Preuve de leur qualité humaine et raison de la hargne redoublée de leurs tourmenteurs.
    Aujourd’hui encore c’est la même chose, à des degrés différents: le racisme intercontinental à l’égard des gens du moyen orient et de l’Afrique plonge ses racines dans la même arrogance de l’occident. Les chrétiens et les juifs n’hésitent pas à corrompre et à tuer tout ceux qui s’opposent à leur râge de posséder les ressources des sous-sols de ceux qui ont le malheurs d’y habiter.
    Seule l’hypocrisie alimentée par la peur de devoir redescendre à la conditions humaine sans privilèges maintient nos société de fraterniser avec nos pairs et ancêtres… Excités par quelques grandes fortunes séculaires (Rothschild et créatures inféodées), ils parviennent encore à agiter les ficelles pourtant grossières de l’exclusion religieuse, des différences et de l’ignorance.
    Pourtant, à l’hère de la civilisation de l’information, chacun est responsable de sa propre éducation et de ses sources de confiance.

    Merci pour avoir publié ce texte.
    J’envoie une quenelle de 75 au racisme assumé du désormais immortel Français, juifs nasionniste Finkelcraut qui dans une désormais tristement célèbre intervention radiodiffusée, s’est permis d’affirmer que les Africains ne se seraient pas battu pour se libérer de l’esclavage… Entre autre ânerie affligeante.
    Sa nomination en tant qu’immortel académicien montre bien le pourrissement par les racines de notre élite Républicaine chargée de cautionner les ambitions guerrières de la France en Afrique et partout où les peuples ne peuvent pas se défendre par la force.

    Pour reprendre la phrase en point final de ce texte: il y a certainement un jour de jugement pour ces êtres qui croient gruger tout le monde…

  6. bentyioumoha@gmail.com

    Le grand qualif Omar disait: Depuis quand vous prenez les gens pour des esclaves alors qu’ils sont nés Libres… Certainement il y aura un « tres long jour de jugement »…

  7. Marcia Baila

    Non, Evelyne, il ne s’agit pas d’une lettre de mansuétude ou de pardon, « grand cœur et belle âme » sans doute, mais pas là, pas dans cette réponse certainement ! C’est une lettre ironique, et plus encore, sarcastique ! qui renvoie l’ascenseur à l’ arroseur arrosé, et c’est magnifique !

    Poli, toujours aimable, élégant, et sans insulte, l’ancien esclave joue et jouit de sa nouvelle position d’homme libre. C’est un pur bonheur. Il remet les pendules à l’heure.

    Ce n’est pas qu’il pardonne, non, bien au contraire, il n’oublie pas et se délecte à présent de pouvoir enfin dire non à son ancien maître. C’est qu’il lui rend mine de rien la monnaie de sa pièce. Avec intelligence, finesse et brio !

    Il évite la rancœur, l’aigreur, la colère. Les injures. Il se place désormais bien plus haut que son maître et le dépasse en usant de l’ironie, au sujet des comptes et des émoluments à régler, il sait pertinemment qu’il peut attendre et que jamais rien ne sera « réglé » , et il s’en moque !

    Rien ne pourra compenser l’inhumanité de cet esclavagiste !

    Seul l’humour permet de sortir indemne d’une situation périlleuse, en l’occurrence, répondre non à une proposition indécente ! Et en se moquant Jourdan gagne la partie !

    Bravo à lui en tout cas. La dignité passe par là. Refuser l’aumône, la main qui nous a frappés, refuser l’inacceptable, ce n’est pas être bon ou pardonner, c’est rester debout et plus que jamais !

    Cela dit, le style de ce « pamphlet » n’est certainement pas celui d’un ancien esclave, mais peu importe qui l’a écrit, c’est une gifle aux despotes et ça vaut le coup !

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