Lettre de Jules Ferry à sa cousine Émilie

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Pourquoi trouvais-je si fade ce que j'ai fait avec ardeur ?

Jules Ferry (5 avril 1832 – 17 mars 1893), grand défenseur de l’instruction pour tous et homme politique français lié à la construction de la IIIe République, était un homme à la hauteur de ses belles espérances. Peu après la mort de Blandine Ollivier, son grand amour, il adresse à sa cousine, sa « petite huguenote », cette lettre qui dévoile la sensibilité d’un homme qui menait chaque combat avec passion.

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1863

La confidence va vers toi comme l’oiseau au nid. Aussi ne le dis-je qu’à toi, âme douce et sérieuse, d’où je suis on ne revient pas. On reste autre pour la vie. La pâleur que tu vois sur mon front est la moindre chose, nul ne voit saigner le dedans. À quoi bon ? Nul n’y peut rien. Quand je parle, c’est pour moi seul, non pour qui m’écoute, mais pour dégonfler ma poitrine pleine comme le prisonnier, dans dix pieds carrés, si jette à ses heures, la tête au mur. J’ai retrouvé, j’ai repris ma vie telle que je l’avais laissée, moins le centre et le foyer, moins la raison d’être ; c’est-à-dire des fantômes en carton-pierre, des illusions fanées, des réalités grises de poussière, là où l’idéal éclairait, régnait, transfigurait. […]

Imagine que tu te réveilles dans la pierre du tombeau. J’ai lu des récits de soldats à qui toute une bataille a passé sur le corps, je puis m’y comparer ; les affaires, les amitiés, les paroles, l’agitation, le mouvement, la politique, les sots, les gens d’esprit, tout cela me passe sur la tête, assez présent pour les sentir et les compter tous : je reçois tout le poids de la bataille de la vie sans en mourir, sans pouvoir ni m’en dégager ni m’y joindre !
Pourquoi trouvais-je si fade ce que j’ai fait avec ardeur ? Si petit et si pauvre ce qui fut mon aliment ? Si vainement bruyant, si creux et insoutenable, le tumulte où je suis condamné à vivre ? Si discordant tout ce qui m’entoure, le plaisir si bas, l’amitié si légère ? Je m’écorche comme une grande plaie vive au plus innocent contact des gens du monde ! Je n’ai pu me résoudre à mettre le pied dans un théâtre ; la musique me met en croix. Je ne fais plus rien que du bout des lèvres. Une fois en sa vie, chacun de nous (j’entends les hommes, non les bipèdes) touche à l’arbre de vie et de mort ; je me suis assis à son ombre redoutable, et je sais (je vois ?) clairement le néant des choses.

S’il était possible de croire, il y a longtemps que je serais moine ou prêtre, non en manière de suicide, mais pour sortir des ténèbres qui m’enlacent, du mesquin où je patauge, pour ne pas profaner au travers des faussetés et des platitudes l’idéal qu’Elle a mis en moi, pour faire enfin habiter aux côtés de cette ombre touchante des pensées aussi hautes qu’elle-même. Qui veut m’enrôler comme chemise rouge ou apôtre ? La trame de la vie est faite de bonheurs et de devoirs, les uns dissimulant la vulgarité des autres, les ennoblissant en leur donnant la hauteur de l’objet aimé. Mais quand on est en rupture radicale avec le bonheur, on voit les vraies proportions des choses ; on n’est pour cela ni byronien, ni romanesque, ni déclamatoire, mais le spectacle vous apparaît tel à peu près qu’il doit être au terme d’une longue vie. C’est par là, cara mia, que tout grande secousse morale a pour pendant une secousse intellectuelle. D’excellentes gens vous disent : travaillez, faites-vous de l’étude un refuge. Oui, mais dans l’étude aussi il faut du coeur, et le coeur sort de ces tempêtes non plus muscle mais éponge.

« Auf allen Gipfeln ist Ruhe », dit Goethe. Pourquoi n’avez-vous mes ailes pour y monter ? Et comme on ne fait plus d’apôtres, comme les chemises rouges sont rentrées dans leurs trous, il faut se remettre comme l’écureuil en cage à tourner à vide la petite roue des petites actions, des petits discours, des minces espérances.

ferry fayard

( Jean-Michel Gaillard, Jules Ferry, Paris, Fayard, 1989. ) - (Source image : Jules Ferry, s.d. © domaine public)
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