Lettre de Jules Laforgue à Mme ***

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Sachez, cher poète, qu’avant d’avoir des ambitions littéraires, j’ai eu des enthousiasmes de prophète

Jules Laforgue (16 août 1860 – 20 août 1887) est un poète français réputé pour être l’un des inventeurs du vers libre. Son esthétique se veut affranchie, détachée de toutes règles de formes, et à côté de cela, son univers est empreint d’un fort mal de vivre qu’il appelait « spleen », lié à une recherche vaine d’évasion, mêlé à un sens de l’humour développé. Cette lettre écrite à une inconnue retrace toute la facette mélancolique de ce personnage complexe.

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Dimanche matin, spleen.

[…] Moi je mène toujours ma vie de dilettante.

Sachez, cher poète, qu’avant d’avoir des ambitions littéraires, j’ai eu des enthousiasmes de prophète, et qu’à une époque je rêvais toutes les nuits que j’allais consoler Savonarole dans sa prison. Maintenant, je suis dilettante en tout, avec parfois des petits accès de nausée universelle. Je regarde passer le Carnaval de la vie : sergents de ville, artistes, souverains, ministres, amoureux, etc. Je fume de blondes cigarettes, je fais des vers et de la prose, peut-être aussi un peu d’eau-forte, et j’attends la mort.

Adorez-vous le cirque ? Je viens d’y passer cinq soirées consécutives. Les clowns me paraissent arrivés à la vraie sagesse.  Je devrais être un clown, j’ai manqué ma destinée ; c’est irrévocablement fini. N’est-ce pas qu’il est trop tard pour que je m’y mette ?

Je suis forcé d’interrompre mes bonnes soirées au cirque ; on se figure tout de suite qu’une écuyère est l’objet de vos platoniques assiduités et l’on vous propose d’énormes bouquets à lui lancer ?

Au fond, au tréfond, quand je me replie sur moi-même, je retrouve mon éternel cœur pourri de tristesse et toute la littérature que je m’arracherai des entrailles pourra se résumer dans ce mot de peine d’enfant, « faire dodo »   (avec la faculté de se réveiller !) Pour tout ceci vous verrez un jour mes vers.[…]

A propos, nous avons ici Saint-Saëns, j’ai passé hier chez lui une bien étrange soirée.

Dites, cher poète, entre nous, écrivez-moi de longues lettres, très sérieuses, très intimes, ne bavardons pas, ne soyez pas spirituelle ; échangeons, voulez-vous, des lettres parfumées de confidences ? Vous voyez que je ne me gêne plus. Dites, voulez-vous ? J’aimerais causer en tête à tête avec vous (vous) du fond de mon exil, mais sans que *** regarde par-dessus nos épaules… Voulez-vous ?

Votre Jules Laforgue

P.S. — Il me tarde que vous publiiez votre volume ; d’abord pour lui-même, mais encore, parce que j’espère que vous joindrez à l’exemplaire à moi destiné votre photographie.

( Jules Laforgue, Œuvres complètes, Gallica ) - (Source image : Photo de Jules Laforgue, fonds Mme Théo Van Rysselberghe (reprint en héliogravure, 1927), © Wikimedia Commons)
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