Lettre de Jules Michelet à Athénaïs Mialaret

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Que te souhaiterai-je ? et quels vœux ferai-je pour toi ? un vœu qui peut paraître intéressé : que tu m’aimes, que tu t’attaches à moi.

Jules Michelet ( 21 août 1798 – 9 février 1874), intellectuel phare du XIXe siècle, professeur au Collège de France, est l’auteur d’une imposante Histoire de France en 17 volumes, fruit de 13 années de travail. Mais le travailleur infatigable était aussi un amoureux passionné : Michelet convole en secondes noces avec une certaine Athénaïs Mialaret, de 28 ans sa cadette, qu’il épouse en 1849. Le 1er janvier 1849, l’historien adresse à sa bien-aimée ses meilleurs vœux. C’est une déclaration d’amour sublime, une promesse passionnée pour l’année à venir.

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Que te souhaiterai-je ? et quels vœux ferai-je pour toi ? un vœu qui peut paraître intéressé : que tu m’aimes, que tu t’attaches à moi.

Mon cœur s’élance si violemment vers vous, amie, que je ne puis retenir ce mot, quoique je sache bien qu’il me faudra tout à l’heure p[ou]r vous quitter, un nouvel arrachement, — chaque matin, l’effort qu’il me faut faire pour aller à une autre pensée, — chaque soir, un monde de rêves, de désirs, d’impossibilité — sans parler de la tragédie domestique. Voilà trois choses violentes. Je me sens ce matin brisé, affaissé sur moi-même. Mais dans cet état de défaillance et de mort relative, une chose vit en moi, et c’est vous !

Que te souhaiterai-je ? et quels vœux ferai-je pour toi ? un vœu qui peut paraître intéressé : que tu m’aimes, que tu t’attaches à moi.

Convaincu que je suis, que nul autre ne t’aimera davantage, fort de ce seul mérite, je crois, malgré la différence d’âge, qu’après tout, tu trouveras ton harmonie la plus profonde dans cet amour immense.

L’amour, comme tous le connaissent, c’est une maladie, une crise ; l’amour, en moi, ce sera un mouvement, un progrès, un renouvellement, une fécondation de chaque heure. À chaque heure, je prendrai l’étincelle à tes lèvres, à ta parole charmante — et reçue, je te la rendrai dans les créations de l’esprit — je puiserai sans cesse l’infini dans tes yeux, et je te le rendrai en paroles éternelles. Oui, je dis l’infini ; tu me donnes bien plus que je ne puis te rendre. De là la plénitude, douloureuse, où je vis maintenant — Mais, alors, plus heureux, ce que tu m’auras versé de trop de flamme, je l’éteindrai dans toi.

Éteindre ? non — rapprocher l’étincelle du foyer d’où elle est partie. L’étincelle, un moment obscurcie aux brûlantes ténèbres de l’union renaîtra lumineuse, d’un mot ou d’un regard. Il ne m’en faut pas tant — un mot écrit de toi, la vue seule de ton écriture, me remue et m’enflamme.

Ainsi, sans cesse fécondé, rallumé, créé de ton souffle à chaque heure, j’irais créant moi-même, produisant sans fatigue. Et je rendrai peut-être au genre humain, à Dieu, ce que Dieu me donne par toi —

Si le spectacle de ta puissance, du bien que tu peux faire, te rend heureuse, ô chère ! tu le seras.

Je vous serre contre moi-même, ô fille de mon cœur, ô mère de ma pensée.

J.M.

( Jules Michelet, Correspondance Générale Tome VI 1849-1851, Paris, Champion, 1996 ) - (Source image : Portrait of Jules Michelet (1798-1874) between 1850 and 1879, by Thomas Couture, Musée Carnavalet © domaine public)
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