Lettre de Jules Romains à un ami

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L’atmosphère est encore chargée des échos et nuages qu’y a laissées le référendum.

Jules Romains, disparu le 14 août 1972, auteur du célèbre Docteur Konck, renonça,  à l’issue de la Première Guerre mondiale, à sa carrière dans l’enseignement pour se consacrer exclusivement à la littérature. Partisan de l’unanimisme, expression de l’âme collective d’un groupe social, il fut un fervent défenseur de l’Algérie française, et mena le cartel des non contre de Gaulle au référendum de 1962. Sous le titre de « Lettres à un ami » il écrivait ses pensées dans un grand quotidien : il revient dans celle-ci sur le référendum sur l’autodétermination en Algérie en 1961, pour lequel la majorité avait voté, à son encontre, « oui ».

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21 janvier 1961

Cher ami,

Vous voilà donc, comme le rat de la Fontaine, retiré du monde. Non que votre retraite vous ait emmené bien loin. Vous n’êtes qu’un ermite de la grande banlieue. Mais je reconnais que vous avez trouvé un de ces coins où, jusqu’au percement de quelque future autoroute, on a l’illusion d’une parfaite solitude.

Si vous ne voulez plus coudoyer les acteurs de la comédie parisienne, vous ne vous résignez pas à les oublier tranquillement. Il ne vous suffit pas de lire les journaux, d’écouter la radio (l’autre jour, en visitant votre ermitage, j’ai aperçu que vous aviez un petit poste, du genre portatif ; ne niez pas). Invoquant notre vieille amitié vous m’avez fait jurer de vous écrire chaque semaine une lettre par laquelle « je vous tiendrais au courant ». Formule vague, que chacun de nous deux peut comprendre de bien des façons. Nous ne sommes plus à l’époque de Madame de Sévigné. Vous n’avez donc pas besoin de moi pour connaître la matérialité des événements, ni les commentaires qui s’en répandent.  Mais vous aimeriez rester présent le plus possible, respirer l’atmosphère par personne interposée, et sans les ennuis ou corvées de la présence véritable.

Oh ! je me vois, moi aussi, allongé dans un fauteuil, n’ayant autour de moi que la paix des bois et des champs, et assistant de loin, grâce à l’obligeance d’un ami, à cette agitation dont je me serais gré. De même un sédentaire confirmé savoure, les pieds devant le feu, des récits d’explorateurs ou des descriptions de tempête.

Je vous préviens honnêtement que je me réserve de vous parler, à l’occasion, de choses qui m’auront intéressé, moi, et qui risqueront de ne pas vous intéresser, vous ; par exemple d’une lecture, ou d’une suite de réflexions qui m’auront occupé pour des motifs à moi. Tant pis pour vous.

L’atmosphère est encore chargée des échos et nuages qu’y a laissées le référendum. Echos moins bruyants, nuages moins lourds, qu’on eût pu le craindre. J’ai participé cette semaine à diverses réunions, qui avaient des raisons d’être fort différentes. Partout, à un moment ou l’autre, et au moins dans les conversations particulières, il a été question des résultats du référendum. J’ai été frappé de la modération relative des propos. Au point que parfois les adversaires d’hier semblaient avoir fait échange de leurs armes. Certains adpetes du « oui » vous expliquaient qu’ils ne s’étaient pas prononcés sans de grands scrupules. Ils auraient aimé être mis en face d’options plus précises, de propositions bien carrées qui n’eussent laissé ensuite aucune place aux échappatoires. Outre que beaucoup, ayant conservé la « fibre républicaine », sentent ce qu’il y a d’artificiel, même de dangereux, dans des appels directs et répétés du pouvoir à la masse.

De leur côté les vaincus, c’est-à-dire les « non », admettent volontiers que, dans une démocratie, une majorité, bien que faible et obtenue dans des conditions qu’ils discutent, a tout de même une valeur. Reste à l’interpréter. Ils se demandent si un certain nombre de « oui », surtout chez les chefs de file, ne répondaient pas à ce sentiment peu glorieux : « Nous avons la chance que de Gaulle s’offre à prendre sur ses épaules les terribles responsabilités de cette affaire algérienne, qui depuis des années nous accable. Nous serions bien bêtes de ne pas en profiter. Dans les affaires privées, ne serrons-nous pas la main avec effusion à l’avocat, à l’avoué qui nous dit : Ne vous tourmentez pas ; je m’en charge ? Si la chose tourne mal, l’on saura à qui s’en prendre. »

Ces ex-partisans du non estiment qu’eux rendaient au pouvoir un meilleur service, en lui signalant les périls auxquels l’exposait son espèce de « volontariat ». Au total, l’unité morale de la nation me semble avoir été moins irréparablement déchiffrée qu’elle n’aurait pu l’être. Je n’ai rencontré à peu près personne qui parût décidé à exploiter politiquement les embarras de première grandeur où risque de se trouver le pouvoir. J’ai même entendu certains déclarer : « Puisse-t-il réussir, en ne sacrifiant que le minimum ! Et qu’il se réserve au besoin de notre « non », ou de notre refus silencieux, pour montrer à l’adversaire que les concessions ont une limite.

D’un autre côté, il n’est pas possible de considérer sans effroi, ni sans émotion, le poids énorme que cette approbation plus ou moins lucide des uns et cette acceptation plus ou moins résignée des autres mettent sur les épaules d’un homme. D’autant qu’il n’est pas de ceux qui assument une responsabilité pareille d’un cœur léger. Et il a trop le goût des perspectives historiques pour ne pas y penser en termes d’Histoire. […]

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( Jules Romains, Lettres à un ami, Flammarion ) - (Source image : Cropped version of Portrait of Jules Romains by Van Vechten, 3 juin 1936, © Wikimedia Commons)
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