Lettre de Julie Charles à Alphonse de Lamartine

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Je succombe à mon émotion. Je vous adore ! mais je n’ai plus la force de le dire.

Lamartine, né le 21 octobre 1790 et décédé le 28 février 1869, incarne, comme personne, le romantisme lyrique. En 1816, il rencontre Julie Charles avec qui il vit, pendant un an et malgré la tuberculose qui la consume, une idylle aux accents tragiques. Qui peut mieux évoquer ce poète surdoué, député, puis ministre, que la femme qui lui inspira, une fois morte, ses fameuses Méditations poétiques?

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À onze heures et demie, mercredi [8 janvier 1817]

Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m’êtes échappé comme le bonheur échappe ? Je me demande si ce n’est pas une apparition céleste que Dieu m’a envoyée, s’il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri, et l’ange que j’adore ! Ah ! je dois l’espérer. Le même ciel nous couvre aujourd’hui et depuis ce soir je vois bien qu’il nous protège. Mais les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait, Alphonse ! Qu’avons nous de commun avec eux pour qu’ils viennent se mettre entre nous et nous dire : vous ne nous regarderez plus ? Ce morceau de glace mis sur nos cœurs ne vous a-t-il pas déchiré, ô mon ange ? J’en sens encore le froid. J’ai cru que j’allais leur dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas à vous, que j’ai beaucoup souffert, et qu’il est temps pour que je vive qu’il me ranime sur son sein !

– Ils sont partis : mais vous pourriez être là et je suis seule ; comment, Alphonse, n’en pas verser des larmes ? Ah ! pourtant bénissons cette Providence divine ! Demain encore, n’est ce pas, elle nous réunira et pour cette fois elle nous laissera ensemble ! C’est une épreuve qu’elle voulait encore que nous puissions subir ; mais elle ne veut pas que nous mourions cette nuit, et alors ne mérite-t-elle pas nos adorations toutes entières [sic] ? Je le sens si fortement que mon premier besoin dès que l’on m’a quittée a été de me jeter à genoux et d’adorer avec larmes cette suprême bonté qui m’a rendu la force de lui parler à lui-même ! – Il me permet de vous aimer, Alphonse ! J’en suis sûre. S’il le défendait, augmenterait-il à chaque instant l’ardent amour qui me consume ? aurait-il permis que nous nous revissions ? voudrait-il verser à pleines mains sur nous les trésors de sa bonté et nous les enlever ensuite avec barbarie ? Oh ! non, le ciel est juste ! il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitement l’un à l’autre. Ne vous aimerai-je pas comme il le voudra, comme fils, comme ange, et comme frère ? et vous, vous cher enfant ! ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère ?

Ah ! que cette nuit s’écoule, elle me torture. Quoi ! Alphonse, je ne me trompe pas, vous êtes bien ici ! Nous habitions le même lieu ! Je n’en serai sûre que demain. Il le faut, que je vous revoie, pour croire à mon bonheur ! Ce soir le trouble est trop affreux. – Chère vallée d’Aix ce n’était pas ainsi que vous nous rassembliez, vous n’étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! elles duraient comme notre amour sans terme, sans bornes ! elles auraient duré toute la vie. Ici, les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi et que nous aurions tort, cher enfant, de n’en pas espérer de meilleures ! Vous verrez comme habituellement je suis seule. Vous verrez, demain, mon cher ange, si Dieu est assez bon pour nous faire vivre jusqu’au soir, que des heures et des heures se passeront sans que l’on nous sépare ! Vous verrez si, vous ici, je puis me plaindre de ma situation !

Demain j’ai le malheur de n’être pas libre avant midi et demi. Je vais au Palais avec M. Charles remplir je ne sais quelle formalité, je sors à onze heures et demie. Je calcule que cela me prendra une heure. Attendez-moi chez vous, mon ange. J’y serai dès qu’on m’aura laissée et je vous ferai demander pour vous emmener afin que nous passions le reste de la matinée ensemble. Prions Dieu que jusque-là il nous donne de la vie et de la force.

Ecrivez-moi par mon commissionnaire que  vous m’aimez toujours, ces mots chéris n’ont pas frappé mon cœur dans le petit nombre de mots que j’ai pu recueillir de votre bouche ! Redites-les, Alphonse ! Répétez beaucoup que vous aimez votre mère ! Elle est quelquefois si malheureuse de l’idée terrible que vous pourriez cessez ! – Mais non, non, vous le lui avez trop dit ! Ne prenez pas ceci pour des craintes, une mère ne doute pas de son fils, elle est toujours sa mère, elle peut tout entendre. C’est un de ses devoirs, elle les remplira tous. Ah ! mon enfant, que je vous aime ! que je vous aime ! Vous l’êtes-vous bien dit ? L’avez-vous vu ? Au milieu de ce monde où il fallait parlez, sentiez vous mon cœur souffrir ? Le voyiez vous battre ? Alphonse ! Alphonse ! Je succombe à mon émotion. Je vous adore ! mais je n’ai plus la force de le dire. Ah ! que des larmes abondantes me feraient du bien ! Qu’il est donc difficile à porter, le bonheur ! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui !

Dites à votre ami que je le porte aussi dans mon cœur comme un frère. Ah ! qu’il a été bon pour moi ! Comme il faut qu’il vous aime pour m’avoir supportée dans mes douleurs et soutenue ce soir quand il est venu m’annoncer mon enfant ! Alphonse ! payez ma dette envers lui. Aimez-le davantage, cet ami si digne de vous ! et que ce ne soit pas parce que je manque de reconnaissance, il a toute la mienne, et il a aussi en épanchements et en affection tout ce qui n’appartient pas exclusivement à mon Alphonse.

Je vous laisse, enfant chéri ! pour quelques heures. Vous allez dormir et moi pendant la nuit entière je vais veillez sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive ! Après nous pouvons mourir.

Dors donc, ami de mon cœur ! dors et qu’à ton réveil cette lettre que tu recevras avec tendresse te soit remise ! mon ange ! mon amour ! mon enfant ! ta mère te bénit ! et bénit ton retour !

( Correspondance d'Alphonse de Lamartine, Deuxième série (1807-1829), Tome II : 1819-1819, Paris, Honoré Champion. ) - (Source image : Portrait de Lamartine (détail) par François Gérard © domaine public)
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