Lettre de Julien Gracq au rédacteur en chef du Figaro Littéraire

2

min

Je ne m’en prends pas spécialement au prix Goncourt.

En septembre 1951 est publié Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Le roman est reçu de façon très élogieuse par la critique et très vite le bruit court que Julien Gracq est pressenti pour recevoir le prix Goncourt. Pourtant, quelques mois auparavant, l’auteur a publié La Littérature à l’estomac, un pamphlet dans lequel il dénonce « la foire aux lettres ». La rumeur se répandant à propos du Goncourt, il décide d’écrire au rédacteur en chef du Figaro Littéraire pour expliquer son refus d’être candidat. Le 3 décembre 1951, Julien Gracq refuse le prix Goncourt qui lui a été finalement décerné.

A-A+

28 novembre 1951

Cher Monsieur,

« Je n’ai pas prêté une attention vive aux premiers échos – parus dans Le Figaro et Le Figaro littéraire et ailleurs – qui faisaient état de mes « chances » pour le prix de fin d’année. La position que j’avais prise l’an dernier au sujet des compétitions littéraires dans un article La littérature à l’estomac (dont Le Figaro littéraire avait reproduit des extraits) tout autant qu’elle les rendait invraisemblables me paraissait leur opposer d’avance un démenti suffisant : on ne s’attendait tout de même pas à ce que j’aie changé d’avis en quelques mois. Mais ces échos se multiplient et se précisent et j’ai de bonnes raisons de ne plus leur refuser aujourd’hui un caractère sérieux.

Dès lors, ceux qui me lisent ne comprendraient pas que je ne m’explique pas brièvement, mais publiquement à ce sujet. Non seulement je ne suis pas, et je n’ai jamais été, candidat, mais, puisqu’il paraît que l’on n’est pas candidat au prix Goncourt, disons pour mieux me faire entendre que je suis, et aussi résolument que possible, non candidat. Je ne redirai pas des raisons que j’ai dites longuement en leur temps. Je ne tiens pas à me poser en champion publicitaire de la vertu : cela ne me serait pas agréable.

Je ne nie nullement non plus que certains suffrages sincères, dans un jury comme ailleurs, puissent me faire plaisir. Mais, tout de même, je ne veux pas qu’on pense qu’après avoir sérieusement détourné peut-être quelques jeunes (peu nombreux, qu’on se rassure) de la conquête des prix littéraires, je songe maintenant à la dérobée à me servir. Je ne m’en prends pas spécialement au prix Goncourt. Je m’en prends à lui moins qu’aux autres, du fait que longtemps, il fut le seul.

Deux ou trois prix littéraires, passe encore si on y tient – deux ou trois cents (le nombre sera dépassé la semaine prochaine) cela devient un trait déplaisant de « mœurs indigènes » sur lequel tout le monde au fond est d’accord, sans toujours l’avouer. Je persiste à penser qu’il n’y a plus aucun sens à se prêter de loin ou de près à quelque compétition que ce soit et qu’un écrivain n’a rien à gagner à se laisser rouler sous cette avalanche.
Je m’excuse d’être obligé de revenir sur un sujet avec lequel je croyais en avoir fini. Avouez qu’au moins ce n’est pas de ma faute : il semble qu’en cette matière il soit bien difficile de se faire entendre clairement.

Agréez, cher Monsieur, etc.

JULIEN GRACQ

La réponse du Figaro Littéraire

Il n’y pas de candidature au prix. Il n’y a donc pas, non plus, de « non candidature ». Nous couronnerons l’auteur du livre que nous choisissons selon les prescriptions du testament d’Edmond de Goncourt et sans autre considération…

( Le Figaro Littéraire, 1951 )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

les articles similaires :