Lettre de Katharine Hepburn à Spencer Tracy

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Tu n’as jamais su entrer dans ta propre vie, mais tu pouvais devenir un autre.

Katharine Hepburn (12 mai 1907 – 29 juin 2003) incarne le grand Hollywood. Elle qui fût quatre fois récompensée par ses pairs par l’Oscar de la meilleure actrice, excella dans certains des plus grands classiques du cinéma américain (Les quatre filles du docteur March, Marie Stuart) et aux cotés des plus grands acteurs. La relation passionnée qu’elle entretint avec Spencer Tracy, son grand amour, fut d’une rare et profonde intimité. Bien des années après le décès de l’acteur, elle lui adresse cette lettre, ultime preuve de l’affection qu’elle lui vouait.

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1991

Cher Spence,

Qui a jamais pensé que je t’écrirais une lettre ? Tu es mort le 10 juin 1967. Mon Dieu, Spence, cela fait maintenant vingt-quatre ans. C’est long. Es-tu enfin heureux ? Est-il doux ce repos que tu goûtes ? Répare-t-il vraiment toute l’agitation et le tourment de ta vie ? Tu sais, je ne t’ai jamais cru quand tu parlais de tes insomnies. Je me disais : Oh !… tu exagères, tu dors… si tu ne dormais pas, tu serais mort. D’épuisement. Rappelle-toi cette nuit où… je ne sais pas…, tu te sentais si mal. Alors je t’ai dit : va te coucher, va. Je vais m’étendre sur le sol à coté de toi et te parler pour t’endormir. Je vais parler, parler, parler et tu trouverais cela tellement ennuyeux que tu n’auras pas d’autre échappatoire que le sommeil.

Je l’ai fait, j’ai pris un gros coussin et Lobo le chien. Et je suis restée à te veiller en caressant Lobo. Je te parlais de toi et du film que nous venions de terminer – Devine qui vient dîner – et de mon atelier, et de ton manteau de tweed neuf, et du jardin et de tous les sujets gentiment soporifiques – la cuisine, les commérages sans intérêt –, mais tu continuais de t’agiter dans tous les sens – à droite, à gauche – les oreillers trop bas – la couverture à tirer – et ainsi de suite. Pour finir – et je dis bien pour finir – tu t’es calmé. J’ai attendu quelques instants – et je suis sortie sur la pointe des pieds.

Tu me disais la vérité n’est-ce pas ? Tu avais vraiment des insomnies. À l’époque, je me demandais toujours… Pourquoi ? Je me le demande encore ; tu prenais des pilules. Très fortes. J’imagine que tu dirais que, sans elles, tu n’aurais jamais dormi. Pour toi, la vie n’était pas une chose facile n’est-ce pas ?

Quels étaient tes plaisirs ? Tu aimais le bateau, surtout par gros temps. Tu aimais le polo. Mais un jour Will Rogers est mort dans un accident d’avion. Et tu n’as plus jamais joué au polo. Jamais. Le tennis, le golf, non, pas vraiment. Tu faisais quelques balles. Non sans talent. Je ne crois pas que tu aies jamais vraiment manié un club. La natation ? Tu n’aimais pas l’eau froide. La marche ? Non, ce n’était pas ton truc. Cela faisait partie des choses que l’on peut faire tout en pensant – à tout, à rien, à quoi, Spence ? À Quoi ? À une chose précise comme la surdité de Johnny ou le fait d’être catholique, et mauvais catholique ? Pas de réconfort, jamais. Je me souviens du père Ciklic te disant que tu te concentrais sur ce que la religion avait de négatif, jamais sur ce qu’elle offrait de positif.

Il devait s’agir d’une chose fondamentale et permanente.

Et le plus incroyable. Toi – le plus grand acteur de cinéma. Je le dis parce que je le crois et que j’ai entendu nombre de gens de la profession, et non des moindres, le dire aussi. De Laurence Olivier à Lee Strasberg en passant par David Lean. Annoncez ce que vous voulez. Toi, tu savais le faire. Tu savais le faire avec cette simplicité somptueuse et directe : tu savais, point final. Tu n’as jamais su entrer dans ta propre vie, mais tu pouvais devenir un autre. Un tueur – un prêtre – un pêcheur – un chroniqueur sportif – un juge – un journaliste. Et ce, instantanément.

Tu avais à peine besoin de travailler. Tu apprenais un texte en un rien de temps. Quel soulagement ! Être un autre, l’espace de quelque temps. Tu n’étais pas toi – tu étais en sécurité. Tu adorais rire, n’est-ce pas ? Tu savais rire de toi.

Mais il fallait retourner aux vicissitudes de la vie. Et zut, un petit verre – non – si – peut être. Puis, terminé la boisson. Là, tu étais très fort, Spence. Tu étais capable d’arrêter. Ce pour quoi je te respectais beaucoup. Peu commun.

À ce sujet, tu disais : on n’est en sécurité que deux mètres sous terre. Mais pourquoi les échappatoires ?
Pourquoi toujours cette fuite – ce besoin d’échapper à l’être remarquable que tu étais ?
Pourquoi, Spence ? Je voulais te demander. Savais-tu pourquoi ?
Pardon ? Je ne t’entends pas…

hepcouv
( Me : Stories of My Life, Katharine Hepburn, Paperback ) - (Source image : State of the Union with Tracey and Hepburn, © Wikimedia Commons)
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13 commentaires

  1. Genitrix

    Par delà la mort, une lettre aimante, touchante et intelligente. Merci Katharine pour ces mots d’amour si justes et sincères. On a l’impression que Spencer Tracy vous lit et sourit dans l’au delà.

  2. Khadija Salaheddine

    Merci Katharine pour ce belle lettre posthume pleine d’amour, d’affection et de compréhension. Un ange lui portera ce beau témoignage 🙂

  3. Delaygue Elisabeth

    C’est beau cette simple évocation interrogative. Se rappeler si fort quelqu’un, un homme qui ne lui fut pas si facile à vivre, après tant d’années, c’est toute la beauté de la nostalgie, une sorte de mi-souffrance, mi-paix, quelque part où celui qui reste sait que rien ne reste, au final, et que partant bientôt soi-même, les jalons du vécu sont précisément cette beauté du souvenir et les questions qui n’ont pas eu toute leur réponse ….

  4. HERRERA EVELYNE

    Quelle belle lettre !!! Elle ne comprend pourtant toujours pas pourquoi il n’était pas bien dans sa peau….
    Car, même si l’on aime vraiment, on ne connait jamais l’autre.

  5. Chérif Lamin

    Quelle dévotion de se rappeler de ce qu’on avait aimé après vingt quatre ans de sa disparition. Chose très rare dans nos jours? Mais quand il s’agit d’artistes,la vie pour eux a un autre sens. La vie pour eux est une apothéose rêvée.

  6. HARRY

    Ce garçon copiait tout ce qui avait de la valeur artistique, il s’estimait très peu malgré ses facultés à mémoriser. Mais sa production personnelle était faible. Son métier pourtant l’a porté à la célébrité et à l’abri du besoin. Sa compagne l’appréciait à sa juste valeur. C’est un couple lié par une estime réciproque.
    Arthur

  7. carlois

    une lettre perlée. des mots gonflés de vie. un verbe pétri d’amour, de celui d’aimer comprendre ce qu’un autre cache sans jamais l’obliger a le devoiler. dieu de la pudeur, tu as touché cette femme aimante. cette femme qui a continué de vivre après la plus horrible des séparations, cette femme quicontinue de se contenter de dialoguer avec celui qui habite son coeur, pas si loin que cela, au fond, le coeur. magnifiques amours qui devraient joncher les livres sur les preuves de l’existence de l’amour. la vie serait tellement moins serieuse !

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