Lettre de Léon Bloy à Georges Khnopff

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Toute femme est persuadée que sa vulve est le Paradis.

Léon Bloy est un romancier, polémiste et essayiste français de la fin du XIXe siècle. L’époque à laquelle il écrit cette lettre est celle de dite de la « maturité », celle à laquelle il réfléchit à ses romans phares, Le Désespéré et La Femme pauvre. Pouvant être aisément utilisée en préface au second ouvrage, cette missive retrace les grandes lignes du sujet du futur livre de l’auteur, celui-là même qui souhaite faire accéder la femme à son univers spirituel.

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14 mai 1887

Mon cher ami,

Au moment où je reçois votre consolante lettre, vous devez avoir eu la visite de votre ami Verhaeren qui est aussi le mien et à qui j’ai écrit avant-hier. ]’ignorais que vous le connussiez et la dédicace qu’il vous a faite de son beau livre m’avait échappé, n’ayant eu qu’une seule fois cette brochure entre les mains et pour très peu de temps. Je lui ai donc écrit presque au hasard, le priant de m’informer de vous et même de vous voir s’il était possible.
Votre dernière lettre rend cette médiation inutile et me délivre, je l’avoue, d’une perplexité fort pénible. Je craignais ou que mon refus d’habiter Bruxelles vous eût irrité, ou que la difficulté de me secourir efficacement vous eût rebuté. ]e craignais aussi, pourquoi ne le dirais-je pas ? que ma promptitude à accepter vos offres et l’énumération immédiate de mes embarras financiers, aussitôt après votre première ouverture, ne vous eût semblé une démarche peu noble. Enfin, que ne craignais-je pas ? Considérez que je ne vous connaissais pas du tout et que toutes les conjectures s’offraient à moi.
Vous me rassurez aujourd’hui complètement et vous me remplissez de courage. Mais il devient clair pour moi que vous assumez une tâche fort lourde et l’allégresse de ma reconnaissance est mélangée d’un peu de remords. Il est très fâcheux que je ne puisse réaliser mon oeuvre à Bruxelles, dans la paix et la solitude que vous aviez rêvées pour moi. Mais voyez et soyez juge.

Je copie textuellement la lettre explicative du sujet-de mon futur livre, que j’ai adressée le mois dernier au chargé d’affaires de la maison Quantin, quand j’espérais obtenir une avance d’argent de cette librairie qui consent volontiers à méditer À SES FRAIS, mais qui refuse d’escompter un succès qui n’est que probable.

Monsieur. Voici en aussi peu de mots que possible, l’idée de mon prochain roman, puisque vous me faites l’honneur de me demander cette confidence. Une jeune fille, issue de la bourgeoisie ouvrière et douée, par transmission atavique, d’une âme supérieure à son milieu, haïe, par conséquent ou méprisée de ses proches, persécutée par son abominable mère qui voudrait la vendre, finit par tomber d’elle-même dans l’ïnfortune banale d’un premier amant fâcheux. Alors, s’ouvre pour elle, comme pour les autres, le triple gouffre de la prostitution, du suicide ou d’un retour pur et simple à la vie médiocre, avec l’aggravation d’un idéal irréparablement carié.
Ces trois solutions détestées l’épouvantent et elle en cherche éperdument une quatrième, qui sera de toute nécessité, la prostitution encore, parce que tel est l’inéluctable destin de la femme pauvre et abandonnée, quand la Providence n’accomplit pour elle aucun miracle. Cette absurde Odyssée sera curieuse et je l’espère, assez passionnante, car elle sera l’occasion de traverser d’étranges milieux et de basses tragédies plus étranges encore. Une des plus longues escales de cette partie du livre et l’une des plus fécondes en dégoûtations inexprimables, sera le cabotinisme inférieur, tel qu’on peut le vérifier à Belleville, à Montparnasse ou dans les villes de province.
Le central concept de ce roman est le sexe physiologique de la femme, autour duquel s’enroule ou se débobine implacablement sa psychologie tout entière. Pour parler net, entre nous, la femme dépend de sa vulve, comme l’homme de son cerveau.
L’idée n’est pas neuve. Elle pourrait avoir soixante millions de siècles, si l’histoire humaine avait elle-même cet âge ridicule. Mais il est possible de la renouveler et d’en donner même une impression terrifiante, en la poussant à ses plus extrêmes conséquences et c’est précisément ce que je me propose avec l’espoir de rencontrer la vérité absolue.
Par exemple, le culte, le vrai culte latrique de la femme, quelque vertueuse qu’il vous plaise de la supposer, pour le signe extérieur de son sexe, qu’elle estime, inconsciemment, à l’égal du Paradis, imaginez-le, ce culte, en conflit immédiat avec l’absolue nécessité de la prostitution vénale, poussez jusqu’au bout cette idée, cette conception du SACRILÈGE et vous serez un fier homme si vous ne tremblez pas devant le monstre que votre esprit aura évoqué !
Mon héroïne, qui a réellement existé, et que j’ai observée avec le plus grand soin, n’aura ni beauté supérieure ni dons singuliers. Elle ne possédera qu’un triste cœur assez sublime, mais elle le portera à la manière des femmes, c’est-à-dire, au plus profond de son sexe, puisqu’il faut les éventrer, ces êtres bizarres, pour leur donner la Maternité qui est la véritable explosion de leur personnalité affective !
Elle est donc forcée de revenir à son premier carrefour, après de lamentables explorations. Cette fois, c’est bien la prostitution qu’il faut choisir, mais, encore, avec l’arrière espérance qu’au tournant de quelque ordure, elle dénichera le merle blanc d’un amour parfait. Le prodige, c’est-qu’elle le trouve, juste à temps pour désespérer, avant de mourir, un brave homme qui arrive trop tard, comme tous les braves gens de ce dérisoire globe, où personne ne se présente jamais assez tôt pour sauver personne.
Après Le Désespéré, la désespérée. Ce n’est pas le titre du livre que je vous donne là et je vous prie de ne pas l’exiger de moi. ll est dans la nature de mon esprit de ne pouvoir trouver le titre d’un livre qu’en écrivant les derniers chapitres. Mais vous pouvez compter sur une œuvre de l’observation la plus douloureuse et d’un tragique puissamment noir. Plus une seule attaque personnelle, d’ailleurs. Le pamphlétaire est enterré avec Marchenoir. C’est une gourme que j’ai jetée une fois pour toutes et que je ne reprendrai pas, du moins dans un roman.
Ce que je puis vous assurer, c’est que ce livre passionnera les irrégulières, pour lesquelles je suis, à ne vous rien cacher, débordant de tendresse. Jugez par là si je suis pour votre maison une bonne affaire !

Cette lettre confidentielle où je n’aventurai que la moitié de ma pensée se terminait par la demande officielle d’une avance de cinq cents francs qui n’aurait pas suffi, pour les raisons que vous savez, mais qu’on me garantissait renouvelable sur la justification ultérieure d’une moitié de mon manuscrit.

Certes ! je ne disais pas toute ma pensée. Ces médiocres trafiquants auraient poussé de beaux cris ! Le fond de mon livre, le voici :

Il n’y a pour la femme, créature temporairement, provisoirement inférieure, que deux façons d’être acceptables : la maternité la plus auguste ou le plaisir. En d’autres termes : la Sainteté ou la Prostitution. Marie-Magdeleine avant ou Marie-Magdeleine après. Entre les deux, il n’y a que l’Honnête Femme, c’est-à-dire la femelle du Bourgeois, le réprouvé absolu qu’aucun holocauste divin ne peut rédimer. Une sainte peut tomber dans la boue et une prostituée jaillir dans la lumière, mais jamais ni l’une ni l’autre ne pourra devenir une honnête femme, et l’inamovible pécore sans entrailles et sans cerveau, qu’on appelle une honnête femme et qui refusa naguère l’hospitalité à l’Enfant-Dieu, est dans une impuissance éternelle de s’évader de son néant par la chute ou par l’ascension. Mais toutes ont un point commun, c’est la préconception assurée de leur dignité de dispensatrices de la joie. Causa nostræ lœtitiœ ! Janua coeli ! Dieu seul peut savoir de quelle façon ces formes sacrées s’amalgament à la méditation des plus pures et ce que leur mystérieuse physiologie leur suggère !

Moi, cher ami, je ne crois qu’aux idées absolues. Je passerai donc sur le ventre à toutes les psychologies connues et j’irai droit à cette affirmation monstrueuse par laquelle je crois possible de tout expliquer :
Toute femme, — qu’elle le sache ou qu’elle l’ignore, — est persuadée que sa vulve est le Paradis. Plantaverat autem Dominus Deus PARADISUM VOLUPTATIS a principio, in quo posuit hominem quem formaverat. Par conséquent, nulles prières, nulles pénitences, nuls martyres n’ont une suffisante effcacité d’impétration pour obtenir cet inestimable joyau que le poids en diamants des nébuleuses ne pourrait payer. Jugez de ce qu’elle donne quand elle se donne et mesurez son sacrilège quand elle se vend. Or, voici ma conclusion fort inattendue : la femme A RAISON de croire tout cela et de prétendre tout cela, elle a infiniment raison, puisque cette partie de son corps a été le tabernacle du Dieu vivant, et que nul ne peut assigner des bornes à la solidarité de ce confondant mystère !

Mon cher ami, Georges Knopff, je viens de relire toute cette exposition d’un inexposable sujet et je sens très bien que je suis très embêtant et fort peu clair. En vérité, j’aurais besoin des développements du livre et des péripéties du drame pour préciser ces évolutions psychologiques telles que je les conçois. Cependant, ai-je réussi, dites-le moi, à vous faire entrevoir la magnificence d’un tel sujet dont les difficultés prodigieuses m’accablent d avance mais dont la seule pensée me transporte ? Je brûle de dire enfin un peu de vérité profonde au milieu de tant de mensonges littéraires et de dramatiques rengaines. Et, vous le savez, la Vérité est un des noms de la Miséricorde. Ie veux que cette oeuvre transsude la miséricorde, qu’elle la pleure, qu’elle la pleuve et que Celles qu’on regarde comme le fumier du monde soient littéralement submergées de cette effusion !

Mais je veux que ce nouveau livre, que je crois plus grandement conçu que le Desespéré, soit une oeuvre d’art plus parfaite aussi et c’est pour cela que j’ai tant besoin de cette bienheureuse sécurité que vous me faites entrevoir. C’est une grande charité et peut-être, je le crois, une haute justice, de délivrer des angoisses de la matérielle existence un artiste dont les oeuvres sont considérées comme une occasion de joie ou de dilatation pour les âmes. Or, voici des choses bien nettes et qui vous plairont, puisque vous êtes un esprit droit. Le billet de cent francs que vous m’avez envoyé a servi à désintéresser mon propriétaire qui aboyait contre moi depuis quelques jours et à qui je devais 75 fr. pour le terme de janvier. Il est resté 25 fr. En ce moment, je passe donc mes journées et une partie de mes nuits à faire des expéditions peu rétribuées que j’ai trouvées, par bonheur, la semaine dernière, pour atteindre la fin de mars. Au mois d’avril, la question redoutable du terme se présentera de nouveau. je resterai derechef avec 25 fr. et je serai forcé de faire encore le métier de copiste, si je trouve de l’ouvrage. Si je n’en trouve pas, il faudra que j’use mon temps et mes forces à en chercher. Les doigts de mes pieds passeront de plus en plus à travers les chaussures expirantes du famélique et mon livre n’avancera pas d’une ligne.

Ce qui m’épouvante. mon cher Knopff, et me trouble au fond de ma conscience, c’est que vous vous exposiez ainsi à d’inutiles sacrifices. L’amère et inexorable réalité c’est que les cent francs par mois ne peuvent me défrayer utilement qu’à la condition d’être précédés d’une somme qui assurerait la mise en train de mon travail. j’ai été trop longtemps indigent pour n’avoir pas pris l’habitude de vivre de peu, mais encore faut-il que le nécessaire ne me manque pas. Pour ne donner qu’un détail, je ne puis commencer mon livre sans m’être assuré la possession de quelques livres, dont l’achat, même d’occasion, représente une somme de 30 fr. Puis, j’aurais de nombreuses courses dans Paris, à la recherche d’impressions documentaires, au fur et à mesure de l’exécution. Que sais-je enfin ? Vous le voyez. la tâche entreprise par vous est assez lourde et je me trouverais dans une situation pleine d’amertume et de remords, si j’acceptais de vous des secours qui ne pourraient me porter au but que vous désirez de me voir atteindre.

Votre
LÉON BLOY.

( http://www.miscellanees.com/b/bloy01.htm ) - (Source image : Léon Bloy, Unknown author, Unknown date © Wikimedia Commons)
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