Lettre de Léon Gambetta à son père

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Tu vois, je suis en assez mauvais état.

L’infatigable Léon Gambetta est connu pour l’activité politique qu’il a assidument déployée en 1869 en faveur de la IIIe République à naître ; c’est entre autres grâce à ce travail d’enracinement que le régime a duré. Mais en 1869, Gambetta était malade, et forcé de se reposer en Suisse. C’est un Gambetta convalescent qui écrit la lettre suivante, que nous publions à l’occasion de la Journée mondiale des malades, le 11 février.

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15 juillet 1869

Mon cher père,

Je reçois à l’instant ta bonne et paternelle lettre : j’en suis encore tout ému et je te remercie du fond du cœur de toutes les douces consolations que tu m’envoies. Certainement, tu as bien raison de me le dire, la tristesse est le plus lourd de la maladie. Je le sens bien : je fais tous mes efforts pour la secouer et la chasser. J’y réussis à peine pour quelques minutes ; elle ne tarde pas à me reprendre tout le terrain que je lui dérobe si péniblement. La promenade, le sommeil, la conversation des sots eux-mêmes ne peuvent m’arracher longtemps à cette irritante contradiction qui s’impose à mon esprit : « que j’ai manqué à mon poste à la première journée de la bataille ». Les raisonnements les plus sages ne peuvent rien contre cette amère fatalité. J’ai beau me chapitrer, me démontrer qu’il faut obéir à la force des choses, céder à la nature, rien n’y fait, et le dépit me gagne de plus en plus comme un flot un instant refoulé qui rompt toute barrière.

Mais, hier, j’ai reçu une bienfaisante nouvelle qui m’a détendu : Bonaparte vient de faire un coup de tête qui ressemble à un coup d’État. Il a prorogé la Chambre ; cela peut durer plus longtemps qu’on ne pense. Je crois que les conséquences de ce qui se passe à Paris depuis huit jours sont incalculables ; aussi je me réserve d’y réfléchir avant de prédire, ce qui ne m’empêche pas d’envoyer tous les jours  mes petites observations à mes amis de la gauche et de recevoir ponctuellement leurs réponses. Mais, entre nous, ce rôle d’ermite à la campagne ne me sourit guère et, au point de vue simplement égoïste, je suis ravi de la dissolution momentanée ; j’y trouve une excuse pour mon absence et une réponse à tous mes scrupules.

Mais tout ce bavardage politique te tient moins à cœur que les nouvelles de ma santé. Voilà mes impressions personnelles ; je te donnerai plus loin celles des médecins. Comme état général, je me sens un peu mieux ; je mange très bien, et je garde tout. J’ai encore beaucoup de gaz, mais sans efforts ; je dors à merveille de huit heures du soir à six heures du matin, d’un trait ; je bois les eaux avec aisance ; je n’ai encore éprouvé aucun des effets fébriles, habituels dès le début. Je marche un peu plus commodément, mais avec beaucoup de transpiration. Cette dernière infirmité me fatigue beaucoup ; au moindre geste, me voilà tout en sueur, une sueur visqueuse et énervante. Les bains, dit-on, doivent me débarrasser de cette atroce faiblesse ; jusqu’ici rien de favorable de ce côté-là. Enfin, je tousse moins fréquemment peut-être ; mais les quintes, quand elles arrivent, sont plus dures : effet premier des eaux. Pour achever ces tristes détails, il m’est devenu impossible de monter un escalier ou de gravir une pente, si légère qu’elle soit, sans être essoufflé. Ah ! je crois bien que j’ai de l’emphysème, quelque chose comme un commencement d’asthme. Tu vois, je suis en assez mauvais état, mais un peu moins dégoûté de mon être qu’en arrivant. Le climat est, d’ailleurs fort doux ici, le pays coquet, la société très aimable : je m’y plairais sans les irruptions du démon politique.

Et que pensent les médecins ?
Réponse : ils jurent de me guérir.

Attendons et espérons. Je t’embrasse ainsi que maman.

Léon Gambetta

( Gambetta par Gambetta, lettres intimes et souvenirs de famille, publiés par P.-B. Gheusi, 1909, p. 289-291 ) - (Source image : Portrait of Léon Gambetta by Léon Bonnat, 1875 © domaine public)
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