Lettre de Léon Tolstoï à sa femme

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Dites-moi, en tant que personne honnête, voulez-vous être ma femme ?

Léon Tolstoï (28 août 1828 – 7 novembre 1910), immense romancier et essayiste russe, avait une vie intérieure compliquée. Caractériel, il tenait beaucoup au calme et à la solitude. Et pourtant, il épouse Sophie Behrs, « Sofia », sa cadette de seize ans, le 23 septembre 1862 ; le couple aura treize enfants. La lettre suivante correspond à la demande en mariage de l’écrivain.

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Moscou, le 14 septembre 1862

Sofia Andréïevna !

Cela me devient insupportable. Depuis trois semaines, chaque jour je me dis : aujourd’hui je lui dirai tout, et je repars, étreint par cette même nostalgie, ce repentir, cette peur et ce bonheur dans mon âme. Chaque nuit, comme maintenant, je passe en revue le passé, je suis tourmenté et je songe : pourquoi ne lui ai-je pas dit, que lui aurais-je dit, et comment ? J’emporte cette lettre pour vous la donner, si de nouveau il ne m’est pas possible ou si je n’ai pas ma force d’âme de tout vous dire.

Le point de vue erroné de votre famille sur mon compte vient, il me semble, de ce que je serais amoureux de votre sœur Liza. C’est injuste. Votre récit a germé dans ma tête, car, après l’avoir lu, j’ai été convaincu que comme Doublitski, il ne m’est pas permis de rêver au bonheur, que vos excellentes et poétiques exigences d’amour… que je n’ai pas été jaloux et ne le serai point de celui dont vous serez amoureuse. Il me semblait que je pouvais me réjouir de vous, comme on le fait en voyant des enfants.

À Ivitsy, j’ai écrit : Votre présence me rappelle trop vivement ma vieillesse, et l’impossibilité de bonheur, et c’est précisément vous… 

Mais aussi bien alors que plus tard, je me suis menti à moi-même. J’aurais encore pu tout rompre à l’époque et partir à nouveau dans mon monastère du travail solitaire et me consacrer à mon œuvre. Maintenant, je ne peux rien faire, je sens que j’ai semé la confusion dans votre famille, que les relations simples et précieuses que j’entretenais avec vous comme avec une amie, une personne honnête, sont perdues. Mais je ne peux m’en aller et je n’ose pas rester. Vous, qui êtes une personne honnête, avec la main sur le cœur — sans vous presser, au nom du Ciel, sans vous presser — dites-moi ce que je vois faire. Mieux vaut en rire qu’en pleurer. Je serais mort de rire si l’on m’avait dit, il y a un mois, qu’il est possible de souffrir comme je souffre, et je souffre de bonheur, tel est ce moment. Dites moi, en tant que personne honnête, voulez-vous devenir ma femme ? Et seulement si cela vient du fond de votre âme, vous pouvez me répondre oui avec hardiesse, autre dites-moi non, si demeure en vous l’ombre d’un doute.

Au nom du Ciel, interrogez-vous comme il faut.

Il me sera effroyable d’entendre un non, mais je le prévois et je trouverai en moi des forces pour le supporter ; mais si comme mari, jamais je n’étais aimé comme moi je vous aime, ce serait plus affreux encore.

tolstoi lettres à sa femme

( Léon Tolstoï, Lettres à sa femme, traduit du russe par Bernard Kreise, Paris, Payot et Rivages, « Petite Bibliothèque », 2012. ) - (Source image : Tolstoï en 1897, Library of Congress © domaine public)
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