Lettre de l’évêque de Caserte au Cardinal Scipion Borghese

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J'ai découvert que le malheureux Caravage était mort.

Le Caravage (29 septembre 1571 – 18 juillet 1610), peintre italien controversé, n’est redécouvert qu’au XXe siècle. Il se signale dans l’histoire de l’art par une œuvre d’un réalisme parfois dérangeant et cru ; artiste de la contre-Réforme, il n’hésite pas à peindre les saints dans toute leur humanité, sans conventions angéliques. Paradoxal, violent, ce peintre de la pénombre illustre, avec sobriété, sa vie sulfureuse et ses mœurs dissolues — confinant parfois au mythe de l’artiste maudit. Suite au meurtre d’un fils d’une puissante famille, Le Caravage doit fuir Rome, en 1606 : c’est le début d’une fuite de quatre ans, au cours de laquelle il trouve la mort dans des circonstances imprécises, comme le rapporte la lettre suivante.

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Naples, 29 juillet 1610

Très Révérend et Respectable Maître,

Je réfute ce qui a été rapporté dans la lettre du Très Illustre Lanfranco du 24 juillet 1610 à votre Très Illustre Seigneurie au sujet du peintre Caravage. N’étant pas au courant, j’ai immédiatement essayé d’obtenir des informations à ce sujet et ai découvert que le malheureux Caravage était mort à Porto Ercole et non à Procida comme il avait été dit. En effet, étant arrivé à Palo à bord de la felouque sur laquelle il voyageait, Caravage a été emprisonné par le capitaine et ce n’est qu’à sa sortie de prison qu’il a appris que le felouque était repartie et voguait vers Naples. Caravage resté en prison obtint sa libération contre une somme élevée d’argent et serait probablement arrivé jusqu’à Porto Ercole par voie de terre en suivant peut-être la côte à pied. Là il tomba malade et il y perdit la vie. Les hommes de la felouque rapportèrent le reste de ses biens chez Madame la marquise de Caravaggio qui vit à Chiaia d’où Caravage était parti. J’ai aussitôt cherché à savoir si les tableaux y étaient et j’ai découvert qu’ils n’y étaient plus excepté les trois tableaux suivants  : deux tableaux de saint Jean-Baptiste et un de Marie-Madeleine. À ma demande expresse, ils sont été placés sous bonne garde afin qu’ils ne soient déplacés parce qu’ils vous sont destinés et qu’ils doivent être gardés pour votre Très Illustre Seigneurie et ce, jusqu’à ce que les héritiers et les créditeurs du susdit Caravage soient traités pour qu’il leur soit donné due satisfaction, ce qui est déjà en partie réalisé. Je veillerai à ce que les tableaux soient de toute façon préservés et m’arrangerai pour qu’ils entrent en la possession de votre Très Illustre Seigneurie devant qui je m’incline humblement.

Votre très humble, très dévoué et très obligé serviteur et créature,

Fra Deodato Gentile, évêque de Caserte.

Caravage
( Felix Witting, M L PR Patrizi, Caravage, traduit par Marie-Alix Boisseau et Irène Besson, Parkstone, « Temporis », 2008. ) - (Source image : Portrait du Caravage par Ottavio Leoni, vers 1621, Bibliothèque Marucelliana, Florence / Le Caravage, Garçon mordu par un lézard, 1594 © domaine public)
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