Lettre de Lord Byron à Francis Hodgson

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Dieu aurait manifesté Sa volonté sans passer par des livres

En 1811, le poète britannique Lord Byron (22 janvier 1788 – 19 avril 1824) traverse une mauvaise passe. De retour de son grand voyage en Méditerranée et en Orient, il est amer devant le bilan qu’il dresse de sa vie. Alors qu’il est par ailleurs affecté par une série de deuils parmi ses proches, ses réflexions le portent à remettre en cause les principes de la foi. Dans cette lettre, l’on découvre un poète déiste bien plus qu’un homme attaché à une religion en particulier.

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13 septembre 1811

Mon cher Hodgson.

Je vous remercie de votre chanson, ou plutôt de vos deux chansons, votre nouvelle chanson sur l’amour, et votre vieille chanson sur la religion. J’admire sincèrement la première, et je vous invite à mon tour à admirer la suivante qui a pour thème le nouvel opéra-farce d’Anacréon Moore, ou sa nouvelle farce-opéra. Choisissez la tournure qui vous plaît :

Rare étant une bonne pièce,
Tom Moore à la farce s’abaisse.
Quel grand renom s’anéantit !
Nous comprenions encore
Que « Petit », ce fût Moore,
Mais voilà que Moore est Petit.

Je ne polémiquerai pas avec vous quant aux arcanes de votre nouvelle vocation ; ce sont là bagatelles, comme le rosaire du roi de Pologne. Une seule remarque, et j’en aurai terminé : votre religion est fondée sur l’injustice ; le Fils de Dieu, le pur, l’immaculé, l’innocent, est sacrifié au profit des coupables. Ce qui prouve Son héroïsme à Lui, mais n’efface pas la culpabilité de l’homme, pas plus qu’un écolier s’offrant à être corrigé à la place d’un autre ne disculpe le cancre et ne lui épargne les verges. Vous dégradez le Créateur, d’abord en faisant de Lui un procréateur ; ensuite, vous Le convertissez en bourreau d’un Être immaculé et blessé, envoyé sur terre pour souffrir la mort au profit de quelques millions de canailles qui, tout compte fait, semblent promises au même enfer qu’avant. Quant aux miracles, je suis d’accord avec Hume : pour moi, l’hypothèse qui veut que les hommes mentent ou soient trompés est plus probable que ne l’est l’existence d’événements étrangers au cours naturel des choses. Mahomet a fait des miracles, Brothers le prophète avait des prosélytes, et Breslaw le magicien en aurait eu lui aussi, s’il avait vécu sous Tibère.

De surcroît, je pense que Dieu n’est pas un Juif, mais le Dieu de toute l’humanité ; et dès lors qu’on admet qu’un vertueux gentil puisse être sauvé, point n’est besoin désormais d’être juif ou chrétien.

Je ne crois en aucune religion révélée, parce qu’aucune religion n’est révélée ; et s’il plaît à l’Eglise de me damner parce que je refuse d’admettre qu’il existe un non-être, je m’en remets à la « Grande Cause Originelle, et la moins pénétrable », qui agira forcément comme il faut ; or à mon avis Il n’a jamais rien créé pour que Sa créature soit torturée dans une autre vie, quoi qu’il puisse en être ici-bas. Je ne lirai ni le pour ni le contre. Dieu aurait manifesté Sa volonté sans passer par des livres, quand on se souvient du petit nombre de gens qui savaient lire au temps de Jésus de Nazareth, s’il Lui avait plu d’entériner tel culte plutôt que tel autre. Quant à votre immortalité, si l’on doit vivre, pourquoi mourir ? Et nos carcasses, qui doivent ressusciter, valent-elles la peine d’être redressées ? J’espère, si c’est le cas pour la mienne, que j’aurai une meilleure paire de jambes que celle qui me porte depuis vingt-deux ans, sinon je serai tristement lâché dans la cohue pour entrer au Paradis. Avez-vous jamais lu « l’essai de Malthus sur la population » ? S’il a raison, la guerre et la peste sont nos meilleures amies, qui nous éviteront d’être dévorés vivants, dans ce « meilleur des mondes possibles ».

Je n’écrirai plus, ni ne lirai, ni ne penserai ; je n’ai certes pas envie de scandaliser vos préjugés en vous livrant le fond de ma pensée. Profitons au maximum de la vie, et laissons les rêves à Emanuel Swedenborg.

Passons à des rêves d’un autre genre : les poèmes. J’aime beaucoup votre chanson ; mais je n’en dirai pas plus, de peur que vous n’alliez penser que mes cajoleries ont pour but de vous faire approuver mes acrostiches passés, présents ou futurs. Je ne serai pas à Cambridge avant la mi-octobre ; mais quand j’y serai, j’aimerai assurément vous y voir avant qu’on ne vous fasse diacre. Écrivez-moi, et je répondrai.

Fidèlement vôtre,

BYRON

( Lord Byron, Lettres et journaux intimes, trad. de l'anglais par Jean-Pierre Richard et Paul Bensimon, Paris, Albin Michel, 1987 ) - (Source image : George Gordon Byron, 6th Baron Byron (detail), by Richard Westall (died 1836) © domaine public)
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