Lettre de Louise Michel aux membres de la Commission des grâces

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Le jour viendra de régler nos comptes.

Louise Michel (1830-1905), militante anarchiste et féministe notable, fut une figure majeure de la Commune de Paris. Propagandiste active, elle participe notamment à l’affaire des canons de la garde nationale sur la butte Montmartre. Condamnée à la déportation, la « louve avide de sang » adresse une lettre incendiaire aux membres de la Commission des grâces, dénonçant leur hypocrisie.

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18 décembre 1871

À nos frères d’exil,

Je voulais accuser Paris qui laisse mitrailler ses mandataires quand ils sont fiers et braves. Je voulais accuser Montmartre qui s’est tu, sachant combien de fois ils ont risqué leur vie pour maintenir le calme et la sécurité dans la ville, assiégée au dehors, trahie au dedans.

Le courage m’a manqué pour l’accusation, car Paris doit être mort pour agir ainsi ; et je respecte les tombes.

Je voulais jeter de là, à la Justice du peuple, les noms des bourreaux de la Commission des Grâces, le dégoût m’a prise et je l’ai nommée sous son masque.

Où donc, notre cause bien aimée, trouverons-nous des adversaires dignes de toi ? Ces gens t’ont vaincue mais par trahison, ils te calomnient, mais attendons encore, ils recommenceront leurs crimes dont ils te chargent, ils en seront si couverts qu’ils ne pourront plus nier.

Ah, vous n’y perdrez rien, Messieurs, car vos noms, nous les savons tous et voici. […]

Voilà les misérables qui ont tenu dans leurs mains la vie de nos frères et qui, ayant été unanimes pour la mort, s’accuseront lâchement les uns les autres au jour de la Justice.

J’avais cru cette chose insensée qu’au milieu du silence de la terreur, on entendrait la voix de la prisonnière et que peut-être il n’y aurait ni froides exécutions, ni vengeances froides. Je me trompais, on m’a refusé de comparaître alors, est maintenant il n’est plus temps. Maintenant qu’ils ont égorgé à leur aise, nous serions des misérables, si nous ne faisions pas justice.

Malheur à ceux qui leur feraient grâce, ils regretteront à ce moment celui qu’ils ont assassiné, car celui-là était clément dans la victoire, autant qu’il était fier devant la mort. Eh bien donc que la vengeance ait, lentement, froidement, son tour, qu’elle soit calculée longtemps, comme leurs crimes.

[…]

J’ajoute de nouveau cet avertissement :

(Que les papiers qui vous ont été vendus ne sont pas les seuls) mais ceux qui les gardent, ceux-là ne sont ni à vendre, ni à acheter.

Le jour viendra de régler nos comptes.

Je me charge du vôtre.

Louise Michel

( Louise Michel, Je vous écris de ma nuit, Correspondance générale, 1850-1904, les éditions de Paris Max Chaleil )
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Lettre de Louise Michel à Victor Hugo : « Si je ne vous écrivais pas, je ne pourrais supporter la vie. »

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