Lettre de Madame de Sévigné à sa fille

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Vous m'aimez, ma chère enfant.

Enseignée dans les écoles comme un modèle d’écriture, l’une des premières figures littéraires n’a pas laissé d’autre œuvre que sa correspondance, devenue une référence absolue : la reine du genre épistolaire est sans conteste Madame de Sévigné. Célébrée par Lamartine comme « le Pétrarque de la prose en France », elle est un maître stylistique vénéré par Voltaire et Proust. Le sentiment devient le cœur de la lettre, et son grand amour maternel pour sa fille, Mme de Grignan, son grand sujet.

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Lundi 9 février [1671]

Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague. Je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié. Il semble que vous m’écriviez des injures ou que vous soyez malade ou qu’il vous soit arrivé quelque accident, et c’est tout le contraire. Vous m’aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance ; vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse. Et lorsque j’apprends tout cela, qui est justement tout ce qui peut être le plus agréable, voilà l’état où je suis. Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentiments que vous n’aimez à me les dire. De quelque façon qu’ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu’il est possible de sentir de tendresse. Mais, si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous. C’est ce que les dévôts appellent une pensée habituelle ; c’est ce qu’il faudrait avoir pour Dieu, si l’on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction. Je suis toujours avec vous. Je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n’approchera jamais de moi. Je suis toujours dans les grands chemins. Il me semble que j’ai quelquefois peur qu’il ne verse. Les pluies qu’il fait depuis trois jours me mettent au désespoir. Le Rhône me fait une peur étrange. J’ai une carte devant mes yeux ; je sais tous les lieux où vous couchez. Vous êtes ce soir à Nevers, vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre.

[…] Je n’ai reçu que deux de vos lettres ; peut-être que la troisième viendra. C’est la seule consolation que je souhaite ; pour d’autres, je n’en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble ; cela viendra peut-être, mais il n’est pas venu. […] Aujourd’hui je m’en vais souper au faubourg, tête à tête. Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous ; c’est une dévotion qui n’est pas chimérique.

[…] Continuez à m’écrire. Tout ce que vous avez laissé d’amitié ici est augmenté. Je ne finirais point à vous faire des compliments et à vous dire l’inquiétude où l’on est de votre santé. […]

Mandez-moi quand vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.

( Didier Lett, Lettres à ma mère, Collection Mots Intimes, Le Robert ) - (Source image : Marquise de Sévigné, peinture de Pierre Mignard, Musée Carnavalet, Paris, BIS, Ph.Jeanbor © Archives Larbor / Attributed to Pierre Mignard (1612–1695) Link back to Creator infobox template wikidata:Q360010 Title Portrait of Françoise Marguerite de Sévigné (1646-1705), comtesse de Grignan, daughter of Madame de Sévigne, peinture de Pierre Mignard, 17th century, Musée Carnavalet)
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