Lettre de Madame de Sévigné à Monsieur de Grignan

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Pensez-vous que je vous l'ai donnée pour détruire sa santé, sa beauté, sa jeunesse ?

Marie de Rabutin-Chantal, dite Madame de Sévigné (5 février 1626 – 17 avril 1696), est la plus célèbre des épistolières françaises. À la cour de Louis XIV, elle entretient ses amitiés et séduit par son écriture naturelle et émouvante. Mais Madame de Sévigné est aussi connue pour avoir été une mère en adoration devant sa fille, Madame de Grignan. Cette dernière était partie vivre après son mariage en Drôme provençale, à Grignan. Possessive, et inquiète que sa fille, dont la santé est fragile, ne tombe de nouveau enceinte, Madame de Sévigné n’hésite pas à écrire à son gendre pour lui demander de calmer ses ardeurs auprès de sa femme !

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18 octobre 1671

Aux Rochers,

Vous voilà donc à Lambesc, ma fille. Mais vous êtes grosse jusqu’au menton ; la mode de votre pays me fait peur. Quoi ! ce n’est donc rien de ne faire qu’un enfant ; une fille n’oserait s’en plaindre, et les dames en font ordinairement deux ou trois. Je n’aime point cette grosseur excessive ; tout au moins cela vous donne de cruelles incommodités.

Écoutez, Monsieur de Grignan, c’est à vous que je parle : vous n’aurez que des rudesses de moi pour toutes vos douceurs. Vous vous plaisez dans vos œuvres ; au lieu d’avoir pitié de ma fille, vous ne faites qu’en rire. Il paraît bien que vous ne savez pas ce que c’est que d’accoucher. Mais écoutez, voici une nouvelle que j’ai à vous dire : c’est que, si après ce garçon-ci vous ne lui donnez quelque repos, je croirai que vous ne l’aimez point, que vous ne m’aimez point aussi, et je n’irai point en Provence. Vos hirondelles auront beau m’appeler, point de nouvelles. Et de plus j’oubliais ceci, c’est que je vous ôterai votre femme. Pensez-vous que je vous l’ai donnée pour la tuer, pour détruire sa santé, sa beauté, sa jeunesse ? Il n’y a point de raillerie ; je vous demanderai cette grâce à genoux en temps et lieu. En attendant, admirez ma confiance de vous faire une menace de ne point aller en Provence. Vous voyez par là que vous ne perdez ni votre amitié, ni vos paroles. Nous sommes persuadés, notre Abbé et moi, que vous serez aise de nous voir ; nous vous mènerons La Mousse aussi, qui vous rend grâce de votre souvenir. Et pourvu que je ne trouve point une femme grosse et toujours grosse et encore grosse, vous verrez si nous sommes des gens de parole. En attendant, ayez-en un soin extrême et prenez garde qu’elle n’accouche à Lambesc.

Adieu, mon cher Comte. […]

Adieu, ma chère fille, je vous aime si passionnément que j’en cache une partie, afin de ne vous point accabler. Je vous remercie de vos soins, de votre amitié, de vos lettres ; ma vie tient à toutes ces choses-là.

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( Madame de Sévigné, Lettres de l'année 1671, Paris, Gallimard, "Folio classique", 2012. )
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