Lettre de Madame de Sévigné à sa fille

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Cela me perce le cœur.

« Un seul être vous manque et le monde est dépeuplé », cette fameuse maxime fut le leitmotiv de l’incarnation littéraire de l’amour filial : Madame de Sévigné (5 février 1626 – 17 avril 1696). La grande affaire de son temps fut l’amour qu’elle porta à sa fille et son drame, leur séparation lors de son mariage avec M. de Grignan. Hommage épistolaire aux mères consumées par l’amour de leur fille !

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Voici une terrible causerie, ma pauvre bonne. Il y a trois heures que je suis ici. […] Je prétends être en solitude. Je fais de ceci une petite Trappe ; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. J’ai dessein d’y jeûner beaucoup par toutes sortes de raisons, marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre et, sur le tout, m’ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous. Je n’ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant tenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelque fois couchée.

Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur ? Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue. Il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose de quelque manière que ce soit. Et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le cœur. Je vous vois ; vous m’êtes présente. Je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent, mais j’ai beau tourner, j’ai beau chercher, cette chère enfant que j’aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi ; je ne l’ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m’en empêcher ; je n’en puis plus, ma chère bonne.

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