Lettre de Madame de Staël à son père

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T'avoir vu une année de plus, c'est t'aimer mille fois davantage.

Madame de Staël (22 avril 1766 – 14 juillet 1817), Anne-Louise Germaine Necker de son nom de naissance, est une femme de lettres d’origine genevoise. Dans la lettre suivante, qu’elle écrit à son père, Jacques Necker, un financier influent qui a été ministre des Finances de Louis XVI pendant la Révolution, Madame de Staël fait montre d’une sensibilité en accord parfait avec son statut littéraire de précurseur du romantisme. Malheureusement, en dépit des vœux de sa fille, Jacques Necker mourra en avril 1804, dans sa soixante-douzième année.

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Septembre 1803

Je ne peux pas m’empêcher, mon ange, pendant que je suis encore sous ton toit protecteur, de te dire que je veux réunir tous mes efforts pour tâcher de me faire une vie dans ce pays qui soit assez tolérable pour moi que je sache t’y rendre heureux. Ces séparations me déchirent le cœur, et de si grandes douleurs ne sont-elles pas un avertissement du ciel qu’il ne faut pas se quitter ?
Toi qui lis si bien au fond des cœurs, tu dois voir que, plus que jamais, ma vie dépend de la tienne. Je te conjure par cette vie de moi que tu veux conserver à mes enfants, d’avoir des soins minutieux de ta santé. Je sens qu’on se détacherait de vivre si c’était pour soi seul, mais quand toute une famille entière repose sur ta tête, préserve-la, mon ange, et frémis en pensant à ce que souffrirait ta pauvre fille si elle craignait pour toi. Tu vois mon caractère battu par les vents ; je ne sais si la Providence, à cause de toi, m’accordera de trouver un appui qui m’empêche de me tuer, si je te perds. Je ne sais si, mille fois plus généreuse, elle t’accordera cette longévité qui permettra d’établir mes enfants pendant ta vie et de m’endormir ensuite avec toi. Je sais que, en ce moment, je mourrais dans les convulsions du désespoir si je te perdais.
Prends donc garde, je t’en conjure, je ne dis pas seulement à me conserver la vie, mais à m’épargner cette mort de douleur qui fait frémir tous mes sens. Ne réponds pas un seul mot à cette lettre à présent ; viens me voir à déjeuner pour quelques affaires ; sors de ma chambre sans rien dire ni à moi, ni à ma fille ; fais-toi lire les papiers et écris-moi seulement lundi. J’ai autant besoin que toi de tous ces ménagements ; je suis plus ébranlée, plus déchirée, que je ne l’ai été de ma vie, non que j’éprouve aucun pressentiment sur ce voyage ; je suis convaincue qu’il est raisonnable et qu’il réussira bien, mais t’avoir vu une année de plus, c’est t’aimer mille fois davantage. Pardonne, si j’ai dit des mots absurdes dans mes accès de folie. Dieu sait que je t’aime, que je t’adore, et qu’il n’y a pas dans mon cœur même un regret sur ce que tu n’as pas été en France. Je changerai peut-être quand j’y serai, mais d’ici elle ne me semble pas digne de toi. Sois donc bien sûr que tu as senti ce qu’il y avait de plus céleste et fait ce qu’il y avait de plus sage. Dieu me protégera à cause de toi.

Adieu, nous nous reverrons, mais ceci, c’est adieu.

( ) - (Source image : Portrait de Mme de Staël par Marie-Éléonore Godefroid, avant 1849 (Château de Versailles) / Portrait de Jacques Necker d'après Jacques Duplessis, circa 1781(Château de Versailles) © domaine public)
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