Lettre de Madame de Staël à Ribbing

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Je vous aime par-delà tous les sacrifices du monde, compris celui de ma vie.

Fille de Necker, banquier et fameux ministre des Finances, Madame de Staël incarne la fine fleur de l’aristocratie française traversant les effluves révolutionnaires, à coups d’amours déchirées et d’ouvrages pénétrants. Ennemie attitrée de Napoléon, qui la poussa à de longs exils, penseuse et femme politique de premier plan, elle est une pionnière du romantisme et de l’aspiration féminine au bonheur. Dans cette lettre, entre la fin de son idylle avec M. de Narbonne, et avant de former un couple mythique avec Benjamin Constant, elle supplie son amour d’alors de lui répondre : l’amour ou la mort.

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10 mars, Coppet, 1796

[…] Aujourd’hui, vous […] donnerez la réponse qui décidera de ma vie, elle sera telle peut-être que je ne pourrai plus sans m’avilir ni vous écrire ni vous recevoir. Pour la dernière fois, si vous ne m’aimez plus, entendez l’accent de la personne du monde à qui vous avez été le plus cher, conservez cette lettre dont les caractères autrefois vous ont ému et, pour dernier souvenir d’un sentiment qui vous a occupé, d’une personne qui a eu la gloire d’intéresser le caractère le plus distingué de son siècle, mandez-moi que vous l’avez reçue. J’ai besoin de savoir que ce testament de mon cœur est entre  vos mains, que la date, le lieu vous seront quelquefois présents et que les larmes dont j’ai couvert ce papier auront fait naître en vous un mouvement d’attendrissement.

Il y a six semaines que vous ne m’avez écrit et l’on écrit de partout que vous aimez Pulchérie. Si vous me mandez que cela n’est pas, le ciel se rouvre pour moi ; dans trois semaines je vous revois et ma vie est à vous. Si ce même caractère de vérité qui fonde ma confiance vous porte à me dire que depuis le 19 janvier j’ai cessé d’être celle sans laquelle, disiez-vous, il vous serait impossible de vivre, connaissez-moi par moi, non pas tout ce que l’envie se plaît à répéter sur une personne supérieure pour son malheur à quelques égards, mais qui n’a pas su tirer de ses avantages le seul bien désirable, le bonheur de fixer ce qui l’avait aimée. Vous avez vu ce qu’il m’en a coûté pour rompre avec M. de Narbonne et peut-être, dans la triste situation où il est maintenant, sent-il plus que personne ce que valait mon dévouement. Et cependant ce qu’on appelle l’amour, cet invincible attrait des yeux comme du cœur, je ne l’avais jamais ressenti pour lui. A 26 ans, malgré moi, malgré tous les obstacles qui nous séparaient, j’ai conçu pour vous un attachement sans bornes, sans mesures et tant que je vivrai, vous aurez la preuve que ce sentiment n’a pas cessé […].

Je n’ai point de droits à votre reconnaissance, mon sentiment me commandait et non pas vous et je n’ai jamais cru qu’il ne vous fût pas plus facile de vous passer de moi que moi de vous […]. Je vous aime par-delà tous les sacrifices du monde, compris celui de ma vie, mais j’avoue que jamais Benj. ne s’est offert à moi comme un rival pour Adolphe. Il a un grand goût pour mon meilleur talent, l’esprit ; il partage ces occupations littéraires que je mets à la place du vide des heures des femmes, et enfin je crois vous avoir dit (sous le sceau du secret) et malgré le dégoût d’un tel sujet, que sa femme, en se divorçant de lui, avait donné pour raison l’état déplorable de sa santé. Il semble qu’il est hors de la carrière de l’amour, du moins de celui qu’on s’inspire […]. Si vous avez cessé de m’aimer, c’est plutôt fatigué de l’excès de ma tendresse d’inquiet de sa vérité. Je sens que tout espoir de bonheur est fini avec vous. Vous savez combien il m’en coûtait, même au milieu de ma passion pour vous, de confier deux fois ma vie. Il est dit que je vivrai seule, que je descendrai dans un autre âge sans appui, que mon ardente et profonde sensibilité dévorera mon cœur. Dieu, le hasard, que sais-je, veut que des femmes qui ne me valaient pas ont reposé leur tête dans des bras protecteurs, et pouvant réunir les souvenirs de la jeunesse à la confiance de l’âge mûr, n’ont pas vu comme moi dans la durée de la vie que l’isolement de l’abandon […].

Adieu, Adolphe, peut-être adieu pour toujours ; peut-être adieu pour trois semaines et la vie ensuite heureuse. Quoi qu’il arrive, le dernier sentiment de ma vie restera attaché à la dernière fois où vous m’avez serrée contre votre cœur.

( Madame de Staël, Choix de lettres (1778-1817), Paris, Klincksieck, 1970. ) - (Source image : Madame de Staël, portrait par Gérard, Château de Versailles © domaine public)
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