Lettre de Madame Rimbaud à Paul Verlaine

2

min

j'ai toujours prévu que le dénouement de votre liaison ne devait pas être heureux.

Deux poètes maudits emportés par l’amour fou et tabou qui, comme une bombe, dynamite leurs vies. Après leur idylle et cauchemar (Verlaine tentera d’assassiner Rimbaud et sera emprisonné), rien ne sera plus comme avant : Rimbaud abandonnera l’écriture et deviendra un soldat défiant le désert, en quête d’une fortune improbable, et Verlaine se réfugiera dans la religion chrétienne. Quelques jours avant cette tornade, la mère de Rimbaud, ayant appris que Verlaine était tenté par le suicide, lui écrit cette lettre.

A-A+

6 juillet 1873

Monsieur,

Au moment où je vous écris, j’espère que le calme et la réflexion sont revenus dans votre esprit. Vous tuer malheureux ! se tuer quand on est accablé par le malheur est une lâcheté  ; se tuer quand on a une sainte et tendre mère, qui donnerait sa vie pour vous, qui mourrait de votre mort, et quand on est père d’un petit être qui vous tend les bras aujourd’hui, qui vous sourira demain, et qui un jour aura besoin de votre appui, de vos conseils — se tuer dans de telles conditions est une infamie : le monde méprise celui qui meurt ainsi, et Dieu lui-même ne peut lui pardonner un si grand crime et le rejette de son sein.

Monsieur, j’ignore quelles sont vos disgrâces avec Arthur ; mais j’ai toujours prévu que le dénouement de votre liaison ne devait pas être heureux. Pourquoi ? me demanderez-vous. Parce que ce qui n’est pas autorisé, approuvé par de bons et honnêtes parents, ne doit pas être heureux pour les enfants. Vous, jeunes gens, vous rirez et vous vous moquez de tout ; mais il n’est pas moins vrai que nous avons l’expérience pour nous ; et chaque fois que vous ne suivrez pas nos conseils, vous serez malheureux. Vous voyez que je ne vous flatte pas : je ne flatte jamais ceux que j’aime.

Vous vous plaignez de votre vie malheureuse, pauvre enfant ! Savez-vous ce que sera demain ? Espérez donc ! Comment comprenez-vous le bonheur ici-bas ? Vous êtes trop raisonnable pour faire consister le bonheur dans la réussite d’un projet, ou dans la satisfaction d’un caprice, d’une fantaisie : non, une personne qui verrait ainsi tous ses souhaits exaucés, tous ses désirs satisfaits, ne serait certainement pas heureuse ; car, du moment que le cœur n’aurait plus d’aspirations, il n’y aurait plus d’émotion possible, et ainsi plus de bonheur. Il faut donc que le cœur batte, et qu’il batte à la pensée du bien, — du bien qu’on a fait, ou qu’on se propose de faire.

Et moi aussi, j’étais bien malheureuse. J’ai bien souffert, bien pleuré, et j’ai su faire tourner toutes mes afflictions à mon profit. Dieu m’a donné un cœur fort, empli de courage et d’énergie. J’ai lutté contre toutes les adversités ; et puis j’ai réfléchi, j’ai regardé autour de moi, et je me suis convaincu, mais bien convaincu, que chacun de nous a au cœur une plaie plus ou moins profonde. Ma plaie, à moi, me paraissait beaucoup plus profonde que celle des autres ; et c’est tout naturel : je sentais mon mal, et ne sentais pas celui des autres. C’est alors que je me suis dit (et je vois tous les jours que j’ai raison) le vrai bonheur consiste dans l’accomplissement de tous ses devoirs, si pénibles qu’ils soient !

Faites comme moi, cher Monsieur : soyez fort et courageux contre toutes les afflictions ; chassez de votre cœur toutes les mauvaises pensées. Luttez, luttez sans relâche contre ce qu’on appelle l’injustice du sort ; et vous verrez que le malheur se lassera de vous poursuivre, vous redeviendrez heureux. Il faut aussi travailler beaucoup, donner un but à votre vie ; vous aurez sans doute encore bien des jours mauvais ; mais quelle que soit la méchanceté des hommes, ne désespérez jamais de Dieu, Lui seul console et guérit, croyez-moi.

Je vous serre la main, et ne vous dis pas adieu ; j’espère vous voir un jour.

Madame votre mère me ferait grand plaisir en m’écrivant.

V. Rimbaud

couv

( Paul Verlaine, Correspondance générale (tome I) 1857-1885 © Éditions Fayard, 2005. ) - (Source image : Portrait photographique de Paul Verlaine. [Paris, 1893]. Négatif original sur plaque de verre (11,7 x 17,8 cm), légendé au verso sur une bande de papier collé Verlaine par Otto Wegener, 1893, © Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

les articles similaires :