Lettre de Marc Bloch à sa belle-sœur

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Quand vous lirez cette lettre, j'aurais cessé de vivre.

Marc Bloch est un historien français. Co-fondateur des Annales d’histoire économique et sociale avec Lucien Febvre, il initie un vaste mouvement de transformation de la discipline. Lors de la Grande Guerre, Marc Bloch est mobilisé en tant qu’officier — c’est alors qu’il écrit la lettre suivante, son testament — et reçoit la Légion d’honneur pour ses faits de guerre. Lors de la Bataille de France en 1940, il écrit L’Étrange Défaite, un essai resté célèbre pour sa pertinence scandaleuse : l’historien s’efforce d’y comprendre les raisons de l’effondrement de l’armée française face aux troupes d’Hitler, et dénonce, à chaud, l’insuffisance de réaction des élites du pays. C’est aussi en 1940 qu’il voit ses biens confisqués suite aux mesures anti-Juifs prises par le gouvernement de Vichy. Par la suite Résistant, arrêté par la Gestapo et torturé, Marc Bloch meurt le 16 juin 1944, fusillé en compagnie de vingt-neufs autres.

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Paris, 1er juin 1915.

Quand vous lirez cette lettre, j’aurais cessé de vivre. Je serai mort « à l’ennemi ». Je ne vous demande pas d’avoir du courage, je sais trop que vous en aurez. Que vos larmes ne soient pas trop amères ! Je suis mort volontairement pour une cause que j’aimais ; j’ai fait en partant le sacrifice de moi-même ; c’est la plus belle des fins. Je mentirais en disant que je ne regrette pas la vie ; je serais injuste envers vous qui me l’avez faite si douce ; mais vous m’avez appris à mettre certaines choses au dessus de la vie même. Songez que j’aurais pu comme tant d’autres tomber au mois d’août 1914, pendant la retraite, et mourir en désespérant de la France ; ce sont ceux-là qu’il faut plaindre. Moi je suis mort sur de la victoire, et heureux — oui vraiment heureux, je le dis dans toute la sincérité de mon âme — de verser mon sang ainsi.

Dites toute mon affection à Louis et à Maris. Il m’est doux de penser qu’Henri du moins se souviendra de moi. Parlez de moi aux petits, plus tard, mais surtout gardez vous de les attrister par votre deuil.

Dites à Jacques Massigli et à Suzanne Hatzfeld que leur amitié aura été une des joies de ma vie.

En toute tendresse

Marc

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