Lettre de Marcel Proust au chien de son ami Reynaldo Hahn, Zadig

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Zadig comme toi que je me mets à écrire.

Véritable monument de la littérature française, Marcel Proust (10 juillet 1871 – 18 novembre 1922) est connu pour A la recherche du temps perdu, immense œuvre composée de sept tomes, publiée de 1913 à 1926. Découvrez cette lettre insolite adressée à Zadig, le chien de son ami Reynaldo Hahn, dans laquelle le grand écrivain révèle une facette méconnue de sa personnalité…

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[Peu après le 3 novembre 1911]

Mon cher Zadig

Je t’aime beaucoup parceque tu as beauscoup de chasgrin et d’amour par même que moi ; et tu ne pouvais pas trouver mieux dans le monde entier. Mais je ne suis pas jaloux qu’il est plus avec toi parce que c’est juste et que tu es plus malheureux et plus aimant. Voici comment je le sais mon genstil chouen. Quand j’étais petit et que j’avais du chagrin pour quitter Maman, ou pour partir en voyage, ou pour me coucher, ou pour une jeune fille que j’aimais, j’étais plus malheureux qu’aujourd’hui d’abord parceque comme toi je n’étais pas libre comme je le suis aujourd’hui d’aller distraire mon chagrin et que j’étais renfermé avec lui, mais aussi parce que j’étais attaché aussi dans ma tête où je n’avais aucune idée, aucun souvenir de lecture, aucun projet où m’échapper. Et tu es ainsi Zadig, tu n’as jamais fait lectures et tu n’as pas idée. Et tu dois être bien malheureux quand tu es triste. Mais sache mon bon petit Zadig ceci, qu’une espèce de petit chouen que je suis dans ton genre, te dit et dit car il a été homme et toi pas. Cette intelligence ne nous sert qu’à remplacer ces impressions qui te font aimer et souffrir, par des facsimilés affaiblis qui font moins de chagrin et donnent moins de tendresse. Dans les rares moments où je retrouve toute ma tendresse, toute ma souffrance, c’est que je n’ai plus senti d’après ces fausses idées, mais d’après quelque chose qui est semblable en toi et en moi mon petit chouen. Et cela me semble tellement supérieur au reste qu’il n’y a que quand je suis redevenu chien, un pauvre Zadig comme toi que je me mets à écrire et il n’y a que les livres écrits ainsi que j’aime. Celui qui porte ton nom, mon vieux Zadig n’est pas du tout comme cela. C’est une petite dispute entre ton maître qui est aussi le mien et moi. Mais toi tu n’auras pas de querelles avec lui car tu ne penses pas. Chez Zadig nous sommes vieux et souffrants tous deux. Mais j’aimerais bien aller te faire souvent visite pour que tu me rapproches de ton petit maître au lieu de m’en séparer. Je t’embrasse de tout mon cœur et je vais envoyer à ton ami Reynaldo ta petite rançon.

Ton ami

Buncht.

(L’orthographe originale a été respectée)

couverture

( Lettres de Proust à Reynaldo Hahn, préface d'Emmanuel Berl et de Philippe Kolb, Gallimard ) - (Source image : Marcel Proust, Dutch National Archives © Wikimedia Commons / Pixabay)
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