Lettre de Marcel Proust à Robert de Montesquiou

3

min

Elle n'eut pas un regard pour la rêveuse et délicate chose.

Marcel Proust, auteur de la suite romanesque À la recherche du temps perdu, a prouvé à maintes reprises son talent pour sublimer ce qui l’entourait. Il sut également s’inspirer de ceux qu’il côtoyait pour donner vie à ses œuvres à l’image de Robert de Montesquiou, homme de lettres et dandy du XXème siècle, qui inspira en partie l’un des modèles du baron Charlus. Lors de l’exposition Sur la psyché du comte, l’artiste expose « un objet d’art très curieux » : Psyché de Glycines. Admiratif, Proust rédige une véritable déclaration d’amour destinée au chef-d’œuvre.

A-A+

1893

Mélancolique et distrait (n’est-ce pas de tout regarder sans rien dire, qui redonne, miroir, cette transparente apparence distraite), distrait, comme toutes les nobles, charmantes et tristes créatures qui, du fond de cet exil, se souviennent, pressentent (et c’est encore, hélas ! se souvenir) le miroir, où se penchent en pleurant — comme au bord de l’étang — les glycines, le miroir, avec l’aveugle fixité du regard qui rêve et ne voit plus, rêvait. Le sage inspiré qui mêla dans cette délicate chose, la plus profonde, la plus intense intimité céleste, au plus mystérieux lointain, n’eût-il pas dû seul y accouder ses mélancolies qui y pleurent et qui y mirent sans fin les glycines.

La résignation de ce doux sanglot résigné d’être mué en harmonie, épanoui — moins qu’extasié — en fleur (pleur qui devient fleur et, par surcroit d’enchantement, caresse de son reflet l’onde fixée en le gel de ce rêve miré), cette grâce familière et sublime, cette poésie habituelle, cette mélancolie coutumière, cet exemplaire élégant et achevé de la sagesse souriante des désespérés, ce regard pensif aveugle et calme, fixé par-delà la fleur mauve et mouillée de larmes de ses prunelles, attirait infiniment, écarlait irréparablement, plus que par rien de hautain, par sa perfection, nos rêves épris, mais indignes de s’y refléter. Une jeune femme éperdue s’y précipita. C’était pour s’assurer si les rubans tricolores qui comprimaient sa gorge immonde « tenaient ».

Elle n’eut pas un regard pour la délicate et rêveuse chose, si bien défendue du vulgaire par sa propre beauté et qui, dans cette foule crapuleuse, gardait le mystère de sa mélancolie et l’attrait de la solitude. L’impudence du geste de la jeune femme n’interrompit point les pleurs intarissables et silencieux des glycines, pas plus qu’elle n’avait troublé la clairvoyance du miroir dans laquelle les glycines venaient puiser la sève de leurs larmes et le secret de désolation.

Mais il semblait maintenant que les larmes des glycines coulaient plus amères et plus douces encore après l’offense ignoble qui les expliquait.

Mais plus n’en disait le miroir silencieux et éloquent, aveugle et voyant, et qui nous renvoyait notre rêve, enrichi, attristé du sien, dans le cadre achevé de son élégance hautaine et fléchissante, mélancolique et résignée, distraite et pensive.

Marcel Proust.

(qui met aux pieds de l’artiste son respect, son admiration sincère avec sa fidèle amitié).

( Lettres vives, la correspondance, une petite anthologie littéraire ; Les Editions du Carrousel ) - (Source image : Wikipedia / Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre de Marcel Proust à Emile Henriot : « Je crois que tout art véritable est classique. »

Lettre de Marcel Proust à Jacques Rivière : « Vous avez vu le plaisir que me cause la sensation de la madeleine trempée dans le thé. »

Lettre de Marcel Proust à Jean Cocteau : « Ton charme vivant qui sait si bien me plaire. »

les articles similaires :