Lettre de Marguerite Duras à Yann Andréa

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Vos lettres sont belles, les plus belles de toute ma vie.

Marguerite Duras (4 avril 1914 – 3 mars 1996) immense écrivaine, cinéaste, scénariste du XXème siècle est l’auteure de grandes œuvres telles que Le Ravissement de Lol V. Stein ou bien encore L’Amant. Dans la plupart de ses romans, comme dans sa vie, la notion d’impossibilité guide ses amours. En 1980, elle accueille sous son toit un jeune étudiant, Yann Lemée, qu’elle rebaptiste Yann Andréa. Très vite, elle tombe amoureuse de lui, mais une barrière les sépare qu’elle ne pourra jamais abolir : leur sexualité. Cette impossibilité dans l’amour lui inspirera La Maladie de la Mort. Yann l’accompagnera néanmoins jusqu’à sa mort, écrivant pour elle lors des dernières années. Dans cette lettre poignante, elle revient sur leur rencontre et leur histoire.

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Yann Andréa,

J’ai rencontré cet été quelqu’un que vous connaissez, Jean-Pierre Ceton, nous avons parlé de vous, je n’aurais pas pu deviner que vous vous connaissiez. Et puis après il y a eu votre mot sous ma porte à Paris après le Navire Night. J’ai essayé de vous téléphoner. Et puis il y a eu votre lettre de janvier – j’étais encore une fois à l’hôpital, de nouveau malade de je ne savais plus bien de quoi, on m’a dit empoisonnée par de nouveaux médicaments, dits anti-dépresseurs. Toujours ce refrain-là. Ce n’était rien, le cœur n’avait rien, je n’étais même pas triste, j’étais au bout de quelque chose, c’est tout. Je buvais encore, oui, l’hiver, le soir. Depuis des années j’avais dit à mes amis de ne plus venir en week-end, je vivais seule dans cette maison de Neauphle où on pouvait vivre à dix personnes. Seule dans 14 pièces. On prend l’habitude de la résonnance. Voilà. Et puis une fois je vous avais écrit pour vous dire que je venais de finir le film qui avait pour titre Son Nom de Venise dans Calcutta désert, je ne sais plus très bien ce que je vous en disais, sans doute que je l’adorais comme j’adore presque tous mes films. Vous n’avez pas répondu à cette lettre-là. Et puis il y a eu les poèmes que vous m’avez envoyés, dont certains m’ont paru très beaux, d’autres, moins, et cela je ne savais pas comment vous le dire. Voilà. Voilà, oui. Que c’étaient vos lettres qui étaient vos poèmes. Vos lettres sont belles, les plus belles de toute ma vie il me semblait, elles en étaient douloureuses. Je voulais vous parler aujourd’hui. Je suis un peu convalescente mais j’écris. Je travaille. Je crois que le deuxième Aurélia Steiner a été écrit pour vous.

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( Marguerite Duras, Yann Andréa Steiner, P.O.L. ) - (Source image : Marguerite Duras (Donnadieu) écrivain français (1914-1996), Paris, Wikimedia Commons, GNU Free Documentation License)
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