Lettre de Maurice Béjart à un jeune danseur

2

min

J'ai appris la danse voyageant la nuit en train.

Maurice Béjart (1er janvier 1927-22 novembre 2007), l’un des plus grands chorégraphes français, choisit le style néo-classique pour que les corps, déliés de la rigueur académique du ballet classique, prennent la mesure des innovations sonores qui les accompagnent, et se fondent dans une technique expressive « libre ». À l’image du Boléro de Ravel, un de ses plus grands chefs-d’œuvre, c’est une façon de penser et de sentir les corps que Maurice Béjart révolutionna intégralement. Directeur de compagnie, sa vocation pédagogique innerve cette lettre, manuel à destination d’un jeune danseur, dans laquelle il raconte l’apprentissage de son art.

A-A+

2001

J’ai appris la danse avec de grands maîtres,

J’ai appris la danse en marchant dans la nature,

J’ai appris la danse en transpirant dans un studio,

J’ai appris la danse en regardant mes chats,

J’ai appris la danse en découvrant le monde,

J’ai appris la danse en méditant dans ma chambre,

J’ai appris la danse en regardant ma grand-mère faire la soupe au pistou,

J’ai appris la danse en voyant sur scène de grands danseurs,

J’ai appris la danse en faisant la barre,

J’ai appris la danse en nageant dans la mer,

J’ai appris la danse à Dakar, en donnant des cours à mes frères sénégalais,

J’ai appris la danse en conduisant, la nuit, en voiture, sur des petites routes de montagne,

J’ai appris la danse dans des petits bars de village en Espagne où, passé minuit, tout le monde danse,

J’ai appris la danse voyageant la nuit en train, écoutant le rythme des roues et des rails,

J’ai appris la danse en voyant Madeleine Renaud jouer Oh les beaux jours,

J’ai appris la danse en allant au cinéma beaucoup, souvent, encore… Lumière !

J’ai appris la danse en faisant du zen avec Taisen Deshimaru,

J’ai appris la danse en ayant mal à tous les muscles, tendons, articulations…

J’ai appris la danse en regardant les nuages,

J’ai appris la danse en écoutant mon père parler philosophie et souvent chanter des chansons de l’époque, Mistinguett, Joséphine Baker, Damia, lorsque nous partions ensemble, sac au dos, sur les routes provençales.

« Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je me vois au-dessous de moi, maintenant un dieu danse avec moi. »

« Je ne pourrais croire qu’à un dieu qui saurait danser. »

NIETZSCHE

( Maurice Béjart, Lettres à un jeune danseur, Actes Sud, 2001 ) - (Source image : Wikipedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

les articles similaires :