Lettre de Maurice Béjart à un jeune danseur

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L'art vit de contraintes mais que l'artiste seul peut (et doit) s'infliger, la liberté est illusion

Maurice Béjart (1er janvier 1927 – 22 novembre 2007), l’un des chorégraphes français les plus estimés de l’histoire de la danse, a choisi le style néo-classique pour que les corps, déliés de la rigueur académique du ballet traditionnel, prennent la mesure des innovations sonores qui les accompagnent. Son but est de les voir se fondre dans une technique expressive « libre ». Comme dans la chorégraphie du Boléro de Ravel, un de ses plus grands chefs-d’œuvre, c’est une façon de penser et de sentir les corps que Maurice Béjart révolutionne.

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Je te raconte un fait très souvent vécu.

Un jeune danseur vient auditionner.
Je lui poste la question :
– Quel entraînement avez-vous suivi, quelle technique est la vôtre ?
– Aucune, répond-il. Moi, je fais ce que je veux.
– Non, vous ne faites pas ce que vous voulez, vous faites ce que vous pouvez, ce n’est pas la même chose, le danseur qui pourrait faire tout ce qu’il veut est celui qui posséderait toutes les techniques, ce qui évidemment n’existe pas et reste du domaine de cette aspiration vers une possibilité que l’on sait impossible.

Un journaliste, un jour, me pose cette question :
– Vous associez la notion de « commande » et l’idée de liberté. N’est-ce pas paradoxal ?
– Pas du tout. La « commande » donne à l’artiste la plus grande liberté. À la grande époque des arts plastiques, il n’y avait que des commandes. Il n’existe pas un peintre qui ait fait un tableau pour lui. Et ils ont pourtant fait les choses les plus personnelles, les plus géniales, les plus belles.
Regarde le plafond de la Sixtine, écoute les Messes de Bach, relis Le Bourgeois gentilhomme de Molière… ce sont des commandes.
Lorsque l’artiste reste dans sa chambre sans qu’on lui demande rien, il a souvent envie de ne plus rien faire. La commande est une stimulation. Un ami romancier me dit que j’ai de la chance d’avoir une date fixée pour mes premières, je dois terminer à temps. Je crois que la liberté, dans l’art, c’est de surmonter les contraintes et non pas de les esquiver. Une liberté que l’on n’a pas conquise n’est pas une liberté.

La permissivité est le pire obstacle pour un artiste. Toute contrainte nous oblige à des ruses inouïes. Toute censure fait travailler l’imagination et la révolte qu’elle entraîne est une source d’inspiration. Même le manque de moyens (j’en sais quelque chose) donne des idées, et une idée vaut toujours mieux qu’un décor somptueux qui a coûté beaucoup d’argent.

L’époque où le comédien était excommunié n’était pas si mauvaise pour le théâtre. Bien sûr il y a la souffrance et l’exclusion mais sans elle Molière aurait-il écrit Tartuffe, Dom Juan ou Le Misanthrope.

Jean Genet, que j’ai connu lorsque j’avais vingt ans, fut l’un des derniers hors-la-loi, avant que Sartre ne le béatifie !

En art, comme en politique, l’évolution est nécessaire puisque la vie est perpétuelle transformation. Les révolutions sont inutiles et illusoires, leur conséquence est presque toujours la dictature, en politique surtout, mais l’art copie assez bien.

L’art vit de contraintes mais que l’artiste seul peut (et doit) s’infliger, la liberté est illusion au niveau primaire, la discipline est indispensable pour trouver au bout d’un chemin d’ascèse la liberté véritable.

Tu vois, je saute sans cesse d’une idée à l’autre mais ces lettres ne sont pas un ouvrage technique sur le théâtre et la chorégraphie mais la conversation à bâtons rompus entre deux funambules qui recherchent leur équilibre… (Relire Jean Genet absolument – Le Funambule.)

 

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( Maurice Béjart, Lettres à un jeune danseur, Actes Sud )
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